Accueil du site >Blog  >Le blog de Bernard Hennebert  >15 ans après, que reste-t-il des « Niouzz » ?
6.03.2015

15 ans après, que reste-t-il des « Niouzz » ?

imprimer
envoyer
commenter

C’est sans doute la plus grande, et la plus coûteuse, victoire des téléspectateurs de la RTBF. Depuis 15 ans, ils ont réussi à imposer à la RTBF plus de 3.000 heures de production de séquences d’information pour les 8-12 ans qui ne rapportent rien en terme de publicité ou de sponsoring puisque les programmes qui leur sont destinés ne peuvent, ni en être précédés, ni suivis (il existe un tampon obligatoire de cinq minutes dénommé « la règle des 5 minutes »).

Il a fallu deux ans et demi de mobilisation des téléspectateurs, du secteur associatif, des représentants les plus éminents de notre vie sociale et culturelle ainsi que du monde politique unanime (du MR à ÉCOLO) pour que, en pleine « affaire Dutroux », la RTBF daigne créer son JT quotidien pour les juniors, les « Niouzz ». Qui, par la suite, petit à petit, s’affirmera comme l’un des fleurons de sa programmation « service public ».

En France, le 23 janvier 2015, en présence du premier ministre Manuel Valls, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, s’est interrogée : « Est-ce qu’il ne faudrait pas un journal télévisé d’actualité pour les enfants ? ».

Dans quel contexte éclot cette réflexion salutaire... quasi 15 ans après que la RTBF, qui a tellement moins de moyens que France Télévisions, ait créé ses « Niouzz » ?

C’était au cours d’une table ronde dans un collège de Seine-et-Marne au cours de laquelle la ministre s’est dite « préoccupée » par les rumeurs et théories du complot auxquelles les enfants peuvent croire, deux semaines après les attentats en région parisienne.

Najat Vallaud-Belkacem y affirmait que les médias doivent « prendre une part de responsabilité dans ce qu’ils rapportent » face à la propagation de rumeurs et théories du complot (source : l’Express).

Bien sûr, complémentairement, d’autres émissions seraient à programmer nécessairement et prioritairement au prime time du service public, surtout lorsque la publicité y est proscrite dès 20H, ce qui est censé le libérer des obligations liées à l’audimat cher aux annonceurs (hélas, on n’a pas mentionné le sponsoring dans cette obligation, ce qui a permis de maintenir de longs tunnels promotionnels avec de « courts programmes » sponsorisés).

Tout particulièrement, il conviendrait de prévoir également une émission régulière sur la parentalité. En ce cas, même si « l’audimat » était faible, le « qualimat » risquerait d’exploser. Il s’agit d’une émission à diffuser sur France2 ou France3, en début de soirée, et qui proposerait aux éducateurs – dont les parents et grands-parents, enseignants, animateurs de mouvements de jeunesse, etc. – des outils, des réflexions et des débats contradictoires afin de leur permettre de mieux se positionner par rapport aux réalités que vivent leurs enfants et adolescents : drogue, alcoolisme, internet et réseaux sociaux, jeux vidéos, sexualité, SIDA et maladies vénériennes, écologie, loisirs, radicalisation, etc. Il n’existe pas d’école, ni de cours du soir pour les parents de bonne volonté qui souhaitent s’occuper judicieusement de leurs enfants ! Ceci devrait constituer une des priorités des médias de service public.

Pour que la RTBF initie pareil projet, Jacques Liesenborghs a guerroyé avec diverses associations, mais le pouvoir politique a inscrit de manière peu claire cet objectif dans le texte du contrat de gestion en cours actuellement, ce qui permet, hélas, au service public de n’en appliquer que la « lettre » et non « l’esprit ».

Il aura donc fallu vivre l’affaire dite Dutroux ou le carnage à Charlie Hebdo pour que l’on commence à envisager le fait que les enfants aient droit à leur JT, leurs parents étant déjà largement fournis de documentaires, de débats contradictoires et de JT , chaque midi, chaque soir et (parfois) chaque matin.

Encore faudrait-il que de vrais journalistes s’occupent de ces « JT » pour enfants. Que ces derniers aient le droit d’être informés par des interlocuteurs qui doivent respecter les règles déontologiques prévues pour les adultes. C’est tellement plus facile de faire du divertissement pour les juniors...

Le journal quotidien d’informations pour les 8-12 ans de la RTBF « Les Niouzz » fêtera ses 15 ans d’existence le 13 mars 2015.

Cet anniversaire sera marqué par une série d’événements en télévision comme en radio et sera également l’occasion d’inviter le couple royal. Le Roi Philippe et la Reine Mathilde souffleront les bougies et iront à la rencontre des équipes de l’émission.

On espère que l’actuelle direction de la RTBF rappellera les huit points suivants à ses illustres invités et que la presse écrite fera de même pour ses lecteurs.

1. À cause de l’évolution des JT pour adultes

Le 11 octobre 1997, c’est l’Association des téléspectateurs actifs (ATA) qui lance l’idée d’un JT quotidien pour les enfants à la RTBF. La raison principale ? Depuis les événements tragiques de l’été 1996 (enfants disparus ou assassinés), on note une problématique « évolution de la relation des faits divers (le feuilleton du Pasteur Pandy, par exemple) dans les émissions d’information ».

150 personnalités reprendront cet argument dans l’ « Appel » qu’elles signeront : « (...) Ce JT junior quotidien donnera aux enfants un accès à une information adaptée et dédramatisée qui leur permettra de mieux s’armer contre une violence omniprésente ainsi que de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent ».

On imagine encore aujourd’hui l’effroi des enfants lorsqu’ils virent un déroulant apparaître au bas de l’écran pendant la diffusion de leurs émissions de fin d’après-midi à la RTBF. Celui-ci annonçait que Dutroux venait de s’échapper de la prison...

2. Deux ans et demi

Il a fallu se battre pendant deux ans et demi pour que la RTBF soit contrainte d’appliquer une nouvelle obligation en ce sens dans son contrat de gestion imposée par le personnel politique unanime. Les « Niouzz » voient le jour au Centre de la RTBF Liège alors animé par Mamine Pirotte le 13 mars 2000.

3. La direction préférait un JT du matin

L’opposition de la direction de la RTBF à ce projet était principalement économique. Créer une nouvelle émission quotidienne d’informations demande un énorme investissement. Il est difficile de mener de front plusieurs projets. Ainsi, il a fallu choisir entre un journal télévisé du matin qui aurait développé les possibilités de diffuser des écrans publicitaires dès potron-minet et ce JT des enfants non entouré de publicités.

Lien entre un JT du matin et la recherche de davantage de recettes publicitaires ? Le 24 juin 1997, Christian Druitte, l’administrateur général qui précéda Jean-Paul Philippot déclarait au journal parlé de 07H00 de la RTBF : « Il faut saturer les possibilités qui nous donnent la publicité. Il faut encore aller chercher pour 200 millions (de FB) et chaque franc sera le bienvenu. Il faut ouvrir d’autres créneaux. Par exemple la télé du matin ».

4. Un JT, pas un magazine pour enfants

Des membres du personnel de la RTBF ont tenté de travestir le projet. Ils avaient raison sur un point : le service « jeunesse » était un modèle et animait notamment de façon remarquable le programme « Ici Bla-Bla ». Ils souhaitaient être responsables de ce JT plutôt que celui-ci ne soit confié au service de l’information, peu formé au contact des enfants. Jean-Claude Defossé leur avait même donné longuement la parole dans son émission télé mensuelle axée sur l’évolution des médias, « Contre-Pied ». Ils y proposèrent de mettre à l’antenne un « BlaBlazine » qui serait un magazine hebdomadaire de leur crû présenté par Bla Bla. L’ATA s’opposait au personnage de Bla Bla sur ce projet-là car les 8-12 ans (cible du JT junior) veulent devenir plus grands et, donc, n’apprécient plus tellement pendant cette phase de transition les héros de leur jeune âge !

Le but était clairement un JT quotidien d’une douzaine de minutes relevant des émissions d’information pour que s’appliquent à lui aussi les règles déontologiques que doivent respecter le JT des adultes. Il était également intéressant qu’il devienne normal que de « vrais » journalistes apprennent à informer les jeunes téléspectateurs.

5. La redif du lendemain matin

La rediffusion du lendemain matin des « Niouzz » sur les antennes de la RTBF était essentielle car c’était une mise à la disposition de tous les enseignants d’un outil gratuit quotidien afin de leur permettre d’aborder « en direct » l’actualité sociale, culturelle, économique et politique avec leurs élèves. Cela a un sens, cet emploi de la dotation publique pour développer les moyens de notre enseignement.

6. Avec les grands-parents ?

Les « Niouzz », en fait, ne s’adressent pas qu’aux plus jeunes ! L’expérience a montré qu’un journal télévisé pour les enfants peut permettre à une population précaire et parfois âgée, plus importante que la majorité d’entre nous ne l’imagine, de mieux être au courant de l’actualité. Des études scientifiques ont démontré que les mots et phrases utilisés au JT des adultes leur sont difficilement compréhensibles.

7. Une presse plutôt « chien de garde »

Dans le numéro 53 de « Comment Télez-Vous ? » (la revue de l’ATA) publié à l’occasion de la naissance des « Niouzz » en mars 2000, on peut lire que « la presse écrite a également joué un rôle important dans pareille campagne » pour conquérir le JT des enfants.

Pendant deux ans et demi « (...) ce sont surtout certains quotidiens qui sont revenus très régulièrement sur cette thématique du JT junior, avec de nombreuses amorces en page une. La Libre Belgique et Le Soir ont joué un rôle indéniable dans la popularisation de cette thématique ».

Cliquez ici pour télécharger ce numéro de « Comment Télez-Vous ? » en PDF.

Sur ce dossier, la presse écrite fut globalement un contre-pouvoir critique et a fait un suivi régulier pour informer ses lecteurs des multiples rebondissements.

8. Les citoyens téléspectateurs actifs

L’histoire des « Niouzz » démontre que des téléspectateurs-citoyens actifs peuvent se faire entendre de la RTBF, via les élus politiques qui négocient avec le service public son contrat de gestion. Pendant deux ans et demi, les enjeux du projet furent rappelés non seulement par l’ATA (qui coordonnait les opérations) mais aussi par près de 200 personnalités et par de très nombreux représentants du monde associatif.

Pendant une dizaine d’années, d’autres émissions ont été conquises d’une manière analogue par les usagers : le programme de médiation « Qu’en Dites-Vous ? » animé par Jean-Jacques Jespers, un agenda culturel, un agenda associatif, etc.

Aujourd’hui, ce n’est plus guère possible. En effet, à l’époque, les textes du contrat de gestion étaient plus précis et la RTBF était mise dans l’obligation de les appliquer. La ministre de l’audiovisuel Fadila Laanan et le gouvernement ont, en effet, accepté une revendication martelée par Jean-Paul Philippot en début de mandat : que les obligations de la RTBF soient définies de façon moins précises.

L’article que j’ai publié en août 2006 dans « Le Journal du Mardi » détaille cet enjeu qui, en son temps, est passé plutôt inaperçu auprès du public, mais dont on subit aujourd’hui encore les méfaits de l’application.

En 2015, il n’est plus guère possible qu’un projet citoyen, même s’il est (plutôt mal) indiqué dans le contrat de gestion, soit concrétisé dans l’esprit de ceux qui l’ont revendiqué. Dès lors, le combat pour un texte de contrat de gestion plus précis reste d’actualité.

À noter, en dernière minute : Les premiers articles parus sur cet anniversaire (une page dans « Moustique » et deux pages dans « Le Soir Mag ») abordent diverses thématiques mais font l’impasse sur l’Association des Télespectateurs Actifs (ATA) et son combat de près de trois ans. Or, il y aurait-là un débat essentiel à mener. Ce type d’association a été utile (l’existence même des « Niouzz » le prouve). Il n’en existe plus aujourd’hui. Faudrait-il en recréer une ? Comment organiser sur le long terme un contre-pouvoir des usagers par rapport aux évolutions de nos médias, et, en priorité, de ceux qui reçoivent des aides publiques ?

imprimer
envoyer
commenter

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?