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29.07.2012

1924-2012 : Mireille Warschawski, la "rebetsen"

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Elle est morte le 20 juin, mais je n’apprends son décès qu’aujourd’hui, à travers un beau texte d’hommage d’Annie-Paule Derczansky publié dans le Huffington Post. Mireille, je ne la connaissais pas, mais bien son fils, Michel Warschawski, le fondateur de l’Alternative Information Center à Jérusalem, infatigable militant pour les droits du peuple palestinien. Je savais qu’il avait rompu avec la religion de son père, lui qui fut le grand-rabbin de Strasbourg avant de se retirer, la retraite venue, en Israël où Michel fut expédié à 15 ans, en 1964, pour y poursuivre des études religieuses. Mais je ne réalisais pas à quel point sa soif de justice s’inscrivait dans une certaine continuité du judaïsme éclairé. Entre ce fils incroyant et ses parents religieux de stricte observance, la connivence dans les choix de vie fondamentaux était manifeste. De Max, son père, disparu en 2006, Michel écrivait que « l’identification avec les opprimés, les faibles et les humiliés faisait partie de son identité juive ». Chez lui, « le soutien à l’indépendance algérienne était aussi évident que l’interdiction d’allumer la lumière le vendredi » [1]. Leur désaccord convictionnel était finalement beaucoup plus accessoire qu’on ne peut l’imaginer aujourd’hui, maintenant que l’identité religieuse (ou laïque) semble devenir l’alpha et l’omega de l’identité personnelle et constituer une frontière sociétale infranchissable. C’est en lisant le témoignage de l’amie de sa mère que cette continuité m’a sauté aux yeux.

(Photos : le mariage de Max et Mireille, à Strasbourg, 1948. Les mêmes à Jérusalem, 2002. Michel avec Leïla Shahid.)

Il n’y a pas à barguigner : Mireille Metzger, épouse Warschawski, la « rebetsen » [2], n’avait rien d’une « juive modérée », dans le sens qu’on donne souvent à « musulman modéré », entendez « modérément musulman » [3]. Elle respectait à la lettre le prescrit de sa religion. Annie-Paule Derczansky se souvient d’elle : « Une perruque toujours bien coiffée, un trait de rouge à lèvres, le sourire et un humour caustique ». Elle poursuit : « Aujourd’hui, on apprend aux filles des familles juives devenues pratiquantes que moins on fait d’études, mieux c’est, moins on parle à un non-juif, plus l’Éternel vous bénit... Mireille, mère de 7 enfants, licenciée de philosophie de la Sorbonne, avait une passion : la retransmission du savoir et de ses engagements. Elle enchaînait les conférences pour expliquer aux non-juifs le judaïsme pour permettre ce qu’on nomme aujourd’hui “le vivre ensemble” ». Bref, chez Mireille, une foi exigeante n’était nullement contradictoire avec l’ouverture aux autres et le refus du repli sur soi et les siens.

Mais elle était plus que ça : son éthique juive la conduisit à s’engager vigoureusement dans le dialogue israélo-palestinien. Un dialogue structuré par l’exigence de justice qui n’était pas la mascarade que les autorités israéliennes et leurs supporters en font et dont elle a transmis le virus à ses enfants. Ainsi on comprend mieux pourquoi Michel peut affirmer : « Le projet sioniste a cru que la rédemption de l’existence juive ne serait possible qu’en rompant avec notre passé juif et en tournant le dos à notre environnement arabe. Au contraire, ce n’est qu’en retrouvant ses racines juives et en s’ouvrant à la dimension arabe de son identité et de son environnement que la société israélienne pourra enfin construire sa vie dans la normalité et projeter l’avenir de ses enfants avec sérénité. ». Et pourquoi il est aussi acerbe à l’égard des sionistes de gauche : « Dans une attitude typiquement coloniale, le sioniste de gauche sait à l’avance ce qu’est l’Arabe, ce qui le motive, ce qui caractérise sa conduite et ses réactions. Puisqu’il sait, il n’aura donc jamais besoin d’écouter, de chercher à comprendre : il crée l’Arabe, afin de maintenir une cohérence à son discours et préserver sa bonne conscience. [4] Ne peut-on voir là une similitude avec l’attitude paternaliste de certains militants laïques à l’égard des musulmans ?

Michel Warschawski l’incroyant est aussi dans la lignée de ses parents en refusant la croisade antimusulmane obsessionnelle qui sévit en Europe : « Sous couvert de laïcité ou de féminisme, le racisme a repris ses droits dans une partie de la gauche. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les arguments utilisés pour dénigrer l’islam au discours de cette même gauche envers le judaïsme. A-t-on entendu les croisés du féminisme anti-islamiste et autres laïcards dénoncer avec la même vigueur le foulard que portent nombre de juives pratiquantes (ou de nonnes catholiques) ? Les entend-on parler des rabbins comme des “barbus” ? Osent-ils dire que la religion juive est “intrinsèquement hostile au progrès, à la laïcité ou aux droits des femmes” ? Féminisme ou laïcité à géométrie variable : cela s’appelle le racisme, le vieux racisme antimusulman qu’on a dû cacher pendant quelques décennies mais qui n’a jamais vraiment disparu du discours de la gauche européenne » [5]. Max et Mireille, religieux jusqu’au bout des ongles mais qui n’ont jamais considéré leur fils comme un renégat, n’auraient sans doute pas démenti ce propos.

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[1] Sur la frontière, Stock, 2002

[2] Rebetsen : en yiddish, la femme du rabbin.

[3] Lisez ici une ébauche d’autobiographie.

[4] Ibidem

[5] Programmer le désastre, la politique israélienne à l’œuvre, La Fabrique, 2008

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  • 1924-2012 : Mireille Warschawski, la "rebetsen" Posté par laurnet, le 3 juin 2014
    Brillant, je conserve ce poste avec mes favoris. paris sportif bonus actualités paris en ligne
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  • 1924-2012 : Mireille Warschawski, la "rebetsen" Posté par rudolphostewart, le 10 octobre 2012
    devinant a l’instant mange. Disant que l’on en meurt beaucoup. quand par hasard elle ne s’y determineront pas ? Saint reparateur. webnode.fr elle m’otait la faculte de l’ouvrir : (...)
    Lire la suite
    • 1924-2012 : Mireille Warschawski, la "rebetsen" Posté par mumacq428, le 29 novembre 2012
    • 1924-2012 : Mireille Warschawski, la "rebetsen" Posté par bznobj7586, le 2 décembre 2012

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