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29.11.2013

1964-2014 : l’immigration est notre avenir

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Tout a commencé officiellement il y aura bientôt 50 ans, le 17 février 1964. Ce jour-là fut signée la convention belgo-marocaine pour encadrer la nouvelle vague de travailleurs que la Belgique s’apprêtait à recruter pour faire tourner sa machine économique en manque de bras. À partir de là, des dizaines de milliers de travailleurs marocains, rapidement rejoints par leur famille, débarquèrent en Belgique avec un contrat de travail en poche. Quelques mois plus tard, une convention du même type fut signée avec la Turquie. Ces deux conventions seront commémorées en grande pompe en 2014.

Dix ans plus tard, en 1974, fin du premier épisode. Les « Trente Glorieuses » s’achèvent. Le chômage de masse fait sa réapparition et met fin à l’importation de travailleurs étrangers. Mais ceux qui sont venus, leurs femmes, leurs enfants, peuvent évidemment rester. On va même se préoccuper d’améliorer les conditions de leur séjour. Ainsi, leur religion, l’islam, sera reconnue la même année. Le code de la nationalité sera assoupli pour qu’ils puissent devenir belges plus facilement. Et, en attendant qu’ils fassent le pas, on se prépare à leur donner le droit de vote aux élections communales dès 1982. Ces années-là, la Belgique n’aura pas été ingrate. Tous ces immigrés qu’elle a suppliés de venir chez elle, elle saura les remercier en leur témoignant de ce que les Québécois appellent la « douceur de l’accueil ».

Cet état de grâce aura duré quelques années. Et puis, dès les années 80, tout bascula. Car le pronostic d’un arrêt de l’immigration ne s’est pas réalisé. Si la porte principale s’est refermée, on a continué à passer par les fenêtres. L’immigration est repartie alors, vigoureusement, et n’a plus jamais cessé depuis, indépendamment de toute décision politique. Légale, à base de regroupement familial, d’octroi du droit d’asile, de séjour étudiant. Et illégale aussi pour toutes les personnes qui n’entrent pas dans les bonnes cases. Mais, contrairement à la période précédente, cette immigration n’est plus désirée. Du coup, c’en sera fini de la « douceur de l’accueil ». On fera tout pour dissuader ces gens d’arriver. Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, la Belgique – en phase avec l’Union européenne – va multiplier les signaux de fermeture. On commencera par renoncer au droit de vote des étrangers. En 1984, ce sera la « loi Gol » qui donnera une consécration juridique au concept de « seuil de tolérance » en interdisant l’inscription d’étrangers dans les communes qui étaient supposées en avoir déjà trop. L’Arrêté royal qui présida à l’ouverture des « centres fermés », sas de sortie pour étrangers sans papiers à expulser, date de 1991. En 1996, Johan Vande Lanotte, alors ministre de l’intérieur, tenta de criminaliser la solidarité et de privatiser les « centres ouverts » pour demandeurs d’asile. (La mobilisation fit échouer ces deux projets.) La mort de Sémira Adamu date du 22 septembre 1998 et l’expulsion scandaleuse de 74 Tsiganes slovaques du 5 octobre 1999.

Le balancier

Puis, pendant quelques années, le balancier repartira vers une position plus équilibrée. Le 22 décembre 1999 fut votée la loi de régularisation (la première depuis 1974) qui aboutit à régulariser 42000 personnes, de façon tout à fait inespérée. Le droit de vote fut finalement accordé aux étrangers (2004), tandis qu’une nouvelle réforme du code de la nationalité (2000) fit de la législation belge la plus libérale d’Europe. Enfin, la droite et les milieux patronaux s’interrogent sur la nécessité d’une nouvelle immigration, à la fois pour des raisons économiques (de nouvelles pénuries de main-d’œuvre apparaissent) et démographiques (qui va payer nos pensions dans une Europe vieillissante ?).

La crise financière qui débarque en Europe à la fin 2008 va casser cette inflexion. À nouveau, les accents sécuritaires donnent le ton. Si l’Europe sociale est en panne, celle du contrôle des frontières va de l’avant. Le récent drame de Lampedusa n’est qu’un épisode d’un jeu de chat et de souris commencé en 2005 autour des enclaves espagnoles en terre marocaine de Ceuta et Melilla, qui s’est ensuite déplacé au large des îles Canaries et dans le détroit de Gibraltar et qui, aujourd’hui, se joue principalement entre la Turquie et la Grèce en remontant le long de la frontière orientale de l’Union européenne. Des sommes astronomiques sont dépensées pour blinder les parois de la « forteresse Europe »… qui se révèle aussi solide qu’un pneu crevé : la rustine n’est jamais placée au bon endroit.

En 1974, l’Europe avait mis officiellement fin à l’immigration choisie. Mais sur le terrain, celle-ci ne s’est jamais arrêtée. Si les gouvernements y ont renoncé, la société l’a reprise à son compte à travers mille décisions décentralisées. Migrants légaux et illégaux n’existent que parce qu’au bout du trajet il y a une place, un logement, un travail, une famille. Dans la grande majorité des cas, il y a un comité d’accueil qui les prend en charge. Bien sûr, il y a des drames, auxquels on ne pourra jamais s’habituer. Mais sans tapage, toutes ces formes d’immigration en train de se faire (les chiffres ne se démentent pas) trouvent leur place et transforment jour après jour le visage de nos villes, de nos sociétés… de « nous-mêmes ».

Le temps des diasporas

Pour cette raison, il est vain d’entrer dans des considérations morales en se demandant si l’immigration est « une chance » ou « un malheur ». Simplement, l’immigration « est ». Le monde a changé. Les capitaux circulent, les marchandises circulent, les emplois circulent, l’information circule… Est-ce bien, est-ce mal ? Quoiqu’on puisse en penser, c’est ainsi. Il n’y aucune raison pour que les êtres humains ne participent pas à ce grand brassage et aucun dispositif policier n’est en mesure de l’empêcher. C’est pourquoi une politique migratoire lucide ne peut être rien d’autre qu’une manière d’accompagner un processus qu’on ne peut contrôler qu’à la marge, pour l’orienter de la manière la plus équitable possible pour les sociétés d’accueil et de départ ainsi que pour les migrants eux-mêmes.

Enfin, les immigrations marocaine et turque, comme l’immigration juive qui les a précédés, doivent nous aider à en finir avec ce concept dépassé d’intégration. Dans le village mondial, l’acte de migrer n’est plus un moment de transition entre deux appartenances nationales exclusives, où le civique (la participation à un espace territorial de citoyenneté) devrait forcément absorber toutes les résonances culturelles et émotionnelles. Vivre en diaspora [1], en connexion avec d’autres groupes ethnoculturels qui partagent un même référentiel historique, est une modalité moderne de l’existence humaine dont la structuration en nations ethniques exclusives cessera de plus en plus d’être la norme. Le judaïsme diasporique l’a préfiguré et Bruxelles en est aujourd’hui le passionnant laboratoire.

•••

Ce texte est l’éditorial du numéro de décembre 2013 de Points Critiques, la revue de l’Union des progressistes juifs de Belgique.

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[1] Voir à ce propos le dernier numéro de migrations-magazine, intitulé Le siècle des diasporas.

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  • 1964-2014 : l’immigration est notre avenir Posté par André LACROIX, le 30 novembre 2013
    Rappel historique très utile. Bravo.
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  • 1964-2014 : l’immigration est notre avenir Posté par Guy Leboutte, le 29 novembre 2013
    Merci pour cette très instructive synthèse, certes annoncée pour la période 1964-2014. Mais pas un mot sur l’immigration italienne qui précédait, certes, comme la juive, - (...)
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    Bonjour, certains interprètent la signature de la convention avec le Maroc et la Turquie comme un choix basée sur le religieux car les travailleurs sont plus magnables que ceux (...)
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