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17.04.2017

1965-2017 Histoires de Présidentielles ( 5. 1988 L’esprit et la Lettre du Mitterrandisme)

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« Monsieur le Président êtes-vous à nouveau candidat à la présidence de la République ? » : le 22 mars 1988, en ouverture du JT d’Antenne 2, Henri Sannier, pose la question qui est sur toutes les lèvres. Dans une mimique et une tonalité qui inspirent un moment de doute et d’émotion, François Mitterrand répond « Oui.. ». Mais d’emblée, Mitterrand donne le ton incroyablement contrasté de la campagne qu’il va mener. Elle est placée sous le signe de la « France Unie », nouvelle version de l’union nationale portée par un président au-dessus des affrontements partisans mais qui en même temps dénonce avec une violence inouïe les « clans », les « bandes », les factions » de la droite qui menacent cette unité. Ce double mouvement est une constante du mitterrandisme.

Depuis 1965, il est à la fois le « candidat de tous les républicains » et celui de l’union de la gauche. En 1988, après le premier septennat et les rapports de force politique du moment, l’union de la gauche est fantomatique. Par contre la dénonciation de la droite, ce vieil adversaire irréductible, peut toujours être brandie. Ce sera tout le sens de la campagne de 1988.

Les réformes et la parenthèse

Le 21 mai 1981, après avoir reçu l’onction du peuple de gauche, de l’intelligentzia mondiale et des caméras au Panthéon, François Mitterrand est officiellement investi à l’Elysée. Après avoir passé 23 ans dans l’opposition, le nouveau président salue les millions de français « qui ont façonné l’Histoire de France, sans y avoir accès autrement que par de brèves et glorieuses fractures de notre société (…) La majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s’identifier à sa majorité sociale », ajoute Mitterrand. L’heure est au lyrisme - la France est passée de « l’ombre à la lumière, s’extasie Jack Lang – et aux réformes. Après la marée rose des législatives, le gouvernement Mauroy qui comprend quatre ministres communistes met en route les réformes économiques et sociales promises : ce sera « le socle du changement » [1] Mais la gauche arrive au pouvoir à contretemps alors que l’ultra libéralisme de Reagan et Thatcher domine la scène mondiale. A partir de 1983 face à l’inflation, l’instabilité monétaire, au creusement des déficits et la crise sidérurgique, le pouvoir socialiste choisit la rigueur déjà conditionnée par les exigences européennes. La ligne Delors a triomphé. Mais le changement d’orientation sera toujours dénié. « Une fois les réformes faites, il fallait les gérer », nous dira François Mitterrand [2] « Nous avons esquissé la théorie de la parenthèse. Il faut reconnaître que cette parenthèse n’a pas été refermée », ajoutait de son côté Lionel Jospin. [3] Ce refus ou cette impossibilité pour les socialistes de formaliser et encore moins de théoriser ce changement de cap sera lourd de conséquences. Mais il marquera un moment fondateur dans l’évolution politique et idéologique du PS dont l’aboutissement se traduit encore d’une manière brutale dans la campagne de 2017.

La proportionnelle et la cohabitation

La politique de rigueur et l’aggravation de la situation économique vont achever de désorienter l’électorat de gauche. Les ministres communistes ne sont plus du gouvernement de Laurent Fabius qui succède en juillet 1984 à Pierre Mauroy. L’impopularité du pouvoir est grande. Le PS recule lors de toutes les élections intermédiaires : municipales de 1983, européennes de 1984, cantonales de 1985, régionales et législatives de 1986. Pour ces dernières, Mitterrand limite les dégâts en instaurant la proportionnelle. La droite RPR-UDF n’obtient qu’une courte majorité, le PS reste le premier parti et le FN envoie 35 députés à l’Assemblée Nationale. Comme disait François Mitterrand : « en politique, il n’est pas interdit d’être habile ». Ce sera donc la première cohabitation de l’histoire de la Ve République : elle sera conflictuelle. Le président désigne Jacques Chirac comme premier ministre : il mettra tout en œuvre pour empêcher celui-ci de mettre en pratique son programme de droite dure et pour garder la main dans le duo exécutif.

François Mitterrand a-t-il hésité avant de se représenter en 1988 ? Sans nul doute : question d’âge et de santé (le cancer diagnostiqué – et caché- dès 1981 et incroyablement surmonté jusque-là risque à tout moment de ressurgir) mais l’expérience de la cohabitation le détermine à ne pas laisser le pouvoir à Chirac. Et il estime être encore le mieux placé. Michel Rocard encore échaudé par l’expérience de 1981 reste prudemment en réserve de la République et précise d’emblée qu’il ne sera candidat qu’en cas de renoncement de son vieux rival. Marchais en retrait, les communistes choisissent de présenter André Lajoinie. Ils savent que le résultat ne peut pas être bon… D’autant que le communiste dissident Pierre Juquin se lance lui aussi dans l’aventure. [4] Et du côté des Ecologistes le pâle Antoine Waechter, « ni de gauche, ni de droite », succède au revigorant René Dumont. Là non plus, on ne prévoit pas des étincelles électorales. Quant à Arlette Laguiller, elle enfile pour la troisième fois sa combinaison de candidate Lutte Ouvrière.

La lettre et le clip

Entre modernité et tradition, François Mitterrand mène sa campagne sous le thème de « La France unie ». Un clip au rythme échevelé résume l’histoire de France en 80 secondes pour faire du candidat le « Père de la Nation ». [5]

Une « Lettre à tous les Français » à la fois bilan et projet pour une France « apaisée ». Précédé du soutien de la « Génération Mitterrand » (de Renaud à Depardieu) inventée par Jacques Séguéla, Mitterrand oscille entre l’ode à la France Unie et la diatribe contre la droite des « clans et des factions ». Et cela fonctionne. A droite, précisément, Raymond Barre a pu penser pendant quelques semaines que sa candidature pouvait prétendre au succès. Mais le « professeur » n’avait pas d’appareil à sa disposition et les coups (bas) de son propre camp le ramenèrent vite à la réalité. A l’extrême droite, Jean Marie Le Pen qui monte en puissance depuis les européennes de 1984 (11 %) mène une campagne active qui annonce d’autres succès… La bataille va donc essentiellement se résumer à l’affrontement entre le président et son premier ministre.

Cas de figure inédit mais qui ne sera pas profitable au second. Chirac, hyperactif, bat la campagne mais Mitterrand a réussi à brider son rival qui est, de plus, concurrencé à droite et au centre. Le président a peaufiné sa stature de Vieux Sage. Les jeux sont faits. Le 24 avril, les résultats du premier tour sont sans appel : Mitterrand (34%), Chirac (19,9), Barre (18,5), Le Pen (14,4) Lajoignie (6,8). Chirac ne pourra pas refaire son retard, Le Pen entre dans la catégorie des futurs prétendants, le candidat communiste amorce la descente aux enfers pour le PCF.

Le deuxième tour est marqué par un duel télévisé d’une extrême violence. Mitterrand a pris d’emblée l’ascendance en ramenant son rival à son titre de « Monsieur le premier ministre ». Les deux hommes s’affrontent sur la question du renvoi d’un diplomate iranien soupçonné de terrorisme. « Pouvez-vous vraiment contester ma version des choses en me regardant dans les yeux ? », interroge Jacques Chirac, pensant frapper un coup décisif. « Dans les yeux, je la conteste ! », répond sans ciller son adversaire, portant le coup de grâce. Toujours au sommet de son art oratoire, Mitterrand prononce les derniers discours de sa vie politique suscitant l’enthousiasme du peuple de gauche. Le propos a beau être tiède, les formules sont toujours aussi fortes. Le 8 mai 1988, François Mitterrand est réélu – une première dans l’histoire de la Ve République- avec 54 % des suffrages contre 46 à Chirac. L’homme de Jarnac s’installe pour un nouveau bail de 7 ans à l’Elysée. La suite sera plus difficile…

Prochain épisode. 6.1995 : L’histoire d’une trahison

Pour mieux comprendre l’histoire, le contexte et l’actualité de la campagne présidentielle, il faut lire le numéro spécial France de Politique : http://politique.eu.org/skeleton/nu...

[1] Voir Le Blog-Notes : 1965-2017 Histoires de Présidentielles (4.1981 « Mitterrand du soleil »)

[2] Entretien avec l’auteur pour les films « François Mitterrand – Le Pouvoir du temps, Le Temps du pouvoir », 26/10/1990

[3] Entretien avec l’auteur le 20/04/1990

[4] Au niveau de l’anecdote et des souvenirs personnels : j’ai involontairement fourni à Juquin l’un de ses slogans de campagne. Alors que, correspondant de la RTBF à Paris, je l’interrogeais pour la radio sur sa campagne, je lui demandais : « En résumé ne seriez-vous pas un « rêveur qui a les pieds sur terre » ? » David Assouline actuel sénateur socialiste qui était alors son directeur de campagne s’empressa de noter la formule. On la retrouvera quelques jours plus tard sur les affiches de campagne du candidat….

[5] http://www.dailymotion.com/video/xl...

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