1.01.2015

A la recherche de Pasolini…

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A propos du film d’Abel Ferrara

Consacrer un film à Pasolini en sortant des sentiers (re)battus de la biographie filmée et en évitant les écueils du genre, de l’édulcoration à la trahison : le défi était périlleux ! Abel Ferrara l’a relevé et l’a gagné. Son film Pasolini, coproduction franco-belgo-italienne [1], qui vient de sortir sur les écrans en France et en Belgique, répond à la grande exigence de son sujet. Il consacre, en fait, la rencontre à travers le temps perdu de deux hérétiques qui étaient faits pour dialoguer.

Bien entendu, leurs œuvres ne sont pas comparables. Quand Pasolini meurt, à 53 ans, le 1er novembre 1975, assassiné sur la plage d’Ostie, il a déjà derrière lui une œuvre gigantesque d’une richesse qui n’a d’égale que sa diversité. Poète, cinéaste, romancier, essayiste, Pier Paolo Pasolini bouleverse la société italienne, y compris la part de celle-ci qui est la sienne mais bien au-delà, il compte déjà comme l’un des intellectuels majeurs du XXe siècle. Abel Ferrara a réalisé des films inégaux mais il rejoint Pasolini dans cette obsession de la finitude des choses et le refus de la conformité des vies. Entre l’auteur de The Bad Lieutenant et celui de Théorème, il y a plus d’affinités que la simple volonté commune d’une provocation accoucheuse de réel pourrait le laisser supposer.

Willem Dafoe et Abel Ferrara

Bien sûr Ferrara qui « vit » avec Pasolini voulait rendre hommage à son maître. Et il choisit avec bonheur de réaliser un film ou le réel côtoie en permanence la fiction. Tout se déroule durant la dernière journée de Pasolini, du repas familial à la rencontre avec un journaliste à propos de la sortie de son film Salo, encore plus controversé que les précédents. Pour se terminer par l’ultime promenade mortelle sur le littoral romain où Pasolini drague les jeunes garçons. Mais entre les épisodes presque ordinaires de cette journée fatidique, Ferrara nous dresse un portrait humain et intellectuel juste et dense qui s’impose naturellement à travers une rencontre avec son acteur fétiche, Ninetto Davola (qui joue son propre rôle) dans sa trattoria favorite, quelques mots de proches, les citations de textes littéraires ou d’articles sur une Italie profondément en crise. Mais surtout, sans doute, Ferrara parvient-il à nous convaincre par son propre regard sur le cinéma.

Pier Paolo Pasolini....et Willem Dafoe

Le cinéaste américain a pris un risque considérable en filmant, comme à sa place, des scènes du dernier scénario inachevé de Pasolini. Là, encore, il évite la dangereuse et forcément impossible copie imaginaire parce que Ferrara, comme tout au long de son film, « interprète » – dans tous les sens du terme – Pasolini. Une interprétation qui se retourne comme un miroir et qui nous donne à voir Ferrara autant que Pasolini. La performance de Willem Dafoe couronne cette démarche. Dafoe est saisissant de ressemblance avec son modèle [2]. Voir Dafoe incarner le personnage qui se meut dans l’appartement romain de Pasolini provoque un véritable choc esthétique et émotionnel. Mais dans sa véracité du personnage, le comédien rejette tout mimétisme. Lui aussi, interprète « son » Pasolini. On peut passer dans une scène, de l’italien à l’anglais sans que cela ne dérange un instant. Il n’y a jamais dans le film, ni anachronisme, ni vérisme mais tout simplement ce tableau qui mixe avec bonheur les couleurs du réel et de la fiction pour nous permettre de retrouver Pasolini.

[1] Capricci Films, Dublin Films, Tarantula (Belgique) et Urania Pictures.

[2] J’ai eu la chance d’assister à une journée de tournage du film à Rome. L’expérience est forte.

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