Il y a quelque chose de pervers dans le très large consensus dont fait l’objet Amnesty international (AI). L’association a fait son succès en combattant la peine de mort aux États-Unis, la lapidation en Iran, l’emprisonnement des prisonniers d’opinion en Birmanie ou des objecteurs de conscience en Turquie. Par contraste, les pays européens apparaissaient comme le sanctuaire des droits de l’Homme. En aidant Amnesty, on confortait sa bonne conscience, les démocraties européennes étant par définition au-dessus de tout soupçon.
Ça fait pourtant déjà quelques années qu’AI s’interroge sur certaines pratiques en vigueur chez nous. Ainsi, en 2009, l’association publia un réquisitoire contre les centres fermés et le sort fait aux migrants en situation irrégulière. Le rapport d’AI constitue toujours, à ce jour, la tentative la plus aboutie dans l’élaboration d’alternatives pratiques à l’enfermement. Malaise général, puisque la politique d’enfermement est le produit de décisions démocratiques du parlement, en Belgique comme ailleurs en Europe. Mais c’est exactement là la fonction des grandes associations des droits humains, telle qu’elle est d’ailleurs reconnue et valorisée par les Nations unies : il ne faut pas attendre des majorités, même démocratiques, qu’elles respectent spontanément les droits des groupes minoritaires ; voilà pourquoi des institutions indépendantes sont indispensables, même si elles sont le poil à gratter des États dont elles épinglent la politique qui, à tous les coups, protestent de leur bonne foi et stigmatisent l’ingérence d’une association qui se mêle de ce qu’elle ne comprend pas, voire « se discrédite comme institution dont la force morale constitue le principal levier politique ».
Et voilà-t-y pas qu’AI publie un rapport sur la question la plus sensible de l’époque : la discrimination dont seraient victimes les musulmans en Europe. Un rapport précis et détaillé, qui épingle cinq pays, dont la Belgique, et qui s’appuie de façon rigoureuse sur le droit international des droits de l’Homme et sur la législation européenne. Évidemment, et très logiquement, les interdictions illégales de port du foulard à l’école qui se multiplient sont épinglées, de même que les nombreuses discriminations à l’embauche qui visent les musulmanes portant le hijab. La citation qui clôture le paragraphe précédent est extraite d’un communiqué de presse du RAPPEL, ce think tank qui rêve d’instaurer en Belgique une « laïcité à la française », think tank politiquement pluraliste qui regroupe des membres du PS, du MR et du Parti populaire-populiste de Modrikamen, et qui proteste vigoureusement contre le rapport d’AI.
Intéressant communiqué, qui « s’insurge contre l’idée selon laquelle l’interdiction du voile serait par essence discriminatoire » étant donné qu’elle « concerne tous les signes d’appartenance religieuse ». Outre le fait que les signes en question sont portés à 99% par des musulmanes (les rares porteurs de kippa ou de turbans sikhs, qu’on laissait tranquilles auparavant, se retrouvent victimes collatérales de la nouvelle obsession anti-islamique), la discrimination subsiste par rapport à ceux-celles qui ne portent pas de tels signes. Suit une comparaison hilarante : ces mesures « ne peuvent donc être considérés comme discriminatoires, sauf à considérer que l’interdiction de fumer dans les lieux publics est discriminatoire car elle cible majoritairement les fumeurs de cigarette ». C’est pourtant le B-a-Ba des droits fondamentaux : leur limite, c’est de ne pas attenter aux droits fondamentaux d’autrui. C’est uniquement ce qui motive l’interdiction de fumer dans les lieux publics. Mais peut-être le RAPPEL estime-t-il que les signes religieux nuisent à la santé d’autrui au même titre que la fumée de cigarette…
Pour le RAPPEL, « ce rapport constitue une attaque frontale contre la sécularisation en Europe ». Effectivement, la sécularisation est un fait acquis sur lequel il n’est pas question de revenir. Elle signifie que plus jamais des normes religieuses ne doivent fixer les règles sociales qui s’imposent à tous, chacun ayant par ailleurs le droit de s’imposer à lui-même les normes qu’il souhaite. Mais à force d’être exclusivement focalisé sur la France, il lui a sans doute échappé qu’aucun autre pays d’Europe – AUCUN [1] – n’a édicté une interdiction légale de port de signes religieux à l’école. Ce qui ne les empêche nullement d’être parfaitement sécularisés. Et ceci vaut également pour certaines monarchies scandinaves qui ont une religion d’État – le protestantisme luthérien – et qui sont peut-être les sociétés les moins discriminatoires d’Europe.
Focalisé sur le foulard à l’école, on s’étonne que le RAPPEL n’ait rien à dire sur d’autres faits soulevés par le rapport d’AI : les interdictions de signes religieux dans l’enseignement supérieur fréquenté par des adultes ou les discriminations à l’embauche qui frappent les musulmanes portant le foulard. Enfin, on s’étonne… c’est une façon de parler.
Post-scriptum
(8 mai 2012)
Via Facebook, Nadia Geerts me signale qu’il n’y a plus aucun membre du RAPPEL au Parti populaire, et ce « depuis pas mal de temps ». La personne visée par mon billet est Chemsi-Cheref Khan dont l’adhésion au PP (novembre 2009) fut largement commentée. Or, impossible de trouver sur le net un communiqué de sa part expliquant sa démission et la datant. Il en parle effectivement au détour d’un article récent (2 février 2012) de La Libre Belgique où il déclare « J’avais l’espoir qu’une nouvelle formation qui disait avoir de telles visées m’aiderait à réaliser le projet mais cela dérapa le jour même de son lancement. ». Il lui a donc fallu plus de deux ans pour rendre public ce constat. Sa démission aura été infiniment plus discrète que son adhésion.
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