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13.11.2010

Assises de l’interculturalité : une chance à saisir

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Après plus d’an de fonctionnement, les Assises de l’interculturalité ont remis leur rapport ce lundi 8 novembre (disponible ici sur le site des Assises). Cette présentation a déclenché les réactions pavloviennes de ceux qui savaient à l’avance ce qu’il devait contenir. On a vu ainsi le RAPPEL, le MR et le Parti populaire tirer à boulets rouges sur le rapport.

Pavlov, on disait : le MR « ne veut pas entendre parler des accommodements raisonnables », tandis que Daniel Bacquelaine, son « parlementaire de référence » sur cette question, déclare à leur propos : « C’est tout à fait scandaleux. Cela en revient à introduire des inégalités entre les citoyens. » Il lui a donc échappé que le dispositif juridique des accommodements raisonnables n’était justement pas préconisé par les Assises qui proposent simplement de mettre la question à l’étude. Mais peut-être que rien que ça est déjà « scandaleux »… Quand au PP de Modrikamen qui dénonce « une attaque frontale contre nos valeurs », il s’en prend de façon comique à la proposition d’enseigner l’arabe et le turc comme d’autres langues étrangères. Pas question, dit-il, de mettre ces langues sur un pied d’égalité avec les langues étrangères internationales… comme l’anglais. D’accord, pas comme l’anglais. Mais comme l’italien ou le russe, peut-être, dans le cadre de cours à options ? Non ? Ce serait déjà du communautarisme ?

Comme le relève justement Caroline Sägesser sur son blog, ce rapport est vraiment de fruit de compromis. Et c’est là sa principale originalité, en comparaison avec le rapport que la Commission du dialogue interculturel avait remis en 2005. Un rapport truffé de propositions intéressantes, mais qui avait reculé devant les questions les plus sensibles – les mêmes qu’aujourd’hui –, se contentant de transmettre au gouvernement l’éventail des positions possibles. Depuis lors, le débat s’est encore radicalisé, au point qu’il est devenu impossible de réfléchir calmement à un important problème de société sans devoir faire face à un concert de vociférations.

Fait remarquable : ces vociférations ne viennent pas équitablement « des deux côtés ». Il suffit de lire la prose qui s’étale dans les forums internet des journaux. Par contre, ceux qu’on accuse de favoriser le communautarisme restent remarquablement zen. Parfois par refus de mettre de l’huile sur le feu. Parfois aussi par manque de courage et peur de se retrouver en porte-à-faux vis-à-vis d’une opinion publique chauffée à blanc par une nouvelle forme de xénophobie « respectable » qui se déploie en ce moment dans de nombreux pays européens. À noter aussi : le silence assourdissant des musulmans eux-mêmes, envoyés dans les cordes par le nouveau conformisme « catho-laïque », et qui n’ont aucune envie de donner des arguments à ceux qui n’attendent qu’un faux pas de leur part.

C’est pourquoi les compromis proposés par les Assises peuvent apparaître à beaucoup – dont je suis – comme une proposition équilibrée inespérée. Je l’avoue : en voyant le composition du comité de pilotage qui faisait la part belle aux représentants institués des différents courants représentatifs de la diversité ethno-culturelle de notre société, je pensais que le débat bloquerait une fois de plus devant les questions les plus controversées, et qu’on referait le coup de la Commission du dialogue interculturel : refiler la patate chaude aux politiques, qui se sont pourtant révélés incapables d’avancer sur ces questions, d’où justement les Assises…

Et pourtant, des compromis ont été passés. Ils sont douloureux en sens divers. Mais bien conscient des attentes dont il était investi, le comité de pilotage des Assises – abandonné en cours de route par ceux qui ne voulaient pas prendre la responsabilité d’un résultat qui sembla longtemps aléatoire – s’est mouillé. À titre personnel, j’approuve le renoncement à proposer l’inscription dans la loi anti-discrimination d’une obligation d’« accommodement raisonnable » pour raison religieuse – cette proposition était tout à fait prématurée – et j’approuve le compromis sur la neutralité des services publics [1]. Je suis moins heureux avec la solution trouvée en ce qui concerne le port de signes convictionnels à l’école – je partage largement sur ce point les réserves émises à la fin du rapport par Naïma Charkaoui, la directrice du Forum flamand des minorités – mais on ne peut pas avoir raison tout seul. Impossible d’ignorer le refus massif du foulard islamique qui s’est manifesté au sein du système scolaire, même si les mécanismes de ce refus ont sans doute moins à voir avec la neutralité qu’avec la compétition des établissements pour attirer les bons élèves issus des bonnes familles. Face à un tel refus, le compromis est incontournable et celui que proposent les Assises est tout à fait honorable. D’accord pourtant avec Nadia Fadil, de la KULeuven, qui déplorait lors de la séance de clôture qu’on puisse passer des compromis sur le dos d’un droit fondamental qui est ici mis à mal. Mais tous ne partagent pas la même conception du droit.

Je ne sais pas ce que le monde politique fera de ce rapport. Ma conviction est que si c’est l’apaisement des tensions interculturelles qui est l’objectif, les Assises auront vraiment fait œuvre utile. Si par contre c’est la surenchère démagogique qui s’impose, je n’ose imaginer le type de cohabitation qu’on nous prépare.

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Post-scriptum

1. Le Vif-L’Express, sous la plume d’une Marie-Cécile Royen toujours aussi délicate quand il s’agit des questions liées à l’islam, affirme que l’entreprise des Assises était risquée « au vu du mandat et du profil très engagé de ses principaux animateurs ». À savoir Radouane Bouhlal, Nadia Fadil et Henri Goldman. (On ne cite ni Jean-Michel Heuskin ni Jean-Philippe Schreiber, membres assidus du comité de pilotage et au profil laïque marqué, ni surtout les coprésidentes, Marie-Claire Foblets et Christine Kulakowski, qui ont porté tout le processus à bout de bras.)

C’est franchement loufoque. Si Radouane Bouhlal, le président du Mrax, fut depuis le début au cœur du processus en tant que membre du comité de pilotage et animateur d’une commission, Nadia Fadil et moi-même n’y avons été associés que pour animer un séminaire de réflexion de deux jours, à la fin du mois de septembre, quand toutes les carottes étaient presque cuites. (Voir la page 16 du rapport.) Il faut la grande déontologie journalistique de M-C Royen pour nous citer dans le tiercé des « principaux animateurs »…

2. Dans ce billet, je n’ai parlé que du rapport. Je suis nettement plus réservé vis-à-vis des Assises comme processus. Peu de choses utiles ont remonté des nombreux projets subventionnés qui ont mobilisé la plus grande partie des moyens affectés. Par contre, un véritable soutien expert a manqué aux travaux du comité de pilotage, ce qui explique largement le côté insuffisamment abouti de certaines recommandations.

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Mon agenda de la semaine

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Jeudi 18 novembre, 19:30 à Bruxelles : L’émancipation des femmes, apanage de la laïcité ?

Une initiative courageuse de Solidarité socialiste et des Femmes prévoyantes socialistes qui devrait intéresser toutes les personnes interpellées par les croisements et contradictions possibles entre féminisme et interculturalité. Avec Ouardia Derriche, Malika Hamidi et Fatiha Saidi.

(Cliquer sur la première vignette pour l’agrandir).

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Samedi 20 novembre de 14 à 18:30, à Bruxelles : Israël en proie au démon de la chasse aux sorcières

Une initiative de l’Union des progressistes juifs de Belgique.

« Il y a quelques mois, l’Union des progressistes juifs de Belgique organisait, en collaboration avec Dor Hashalom et le Cercle des étudiants araboeuropéens de l’ULB, une soirée d’information consacrée aux discriminations dont est victime la population palestino-israélienne, ainsi qu’à sa place et à son avenir dans la société israélienne. Une des conclusions de cette soirée était que si Israël était une démocratie pour sa population juive, il était loin de l’être pour sa population palestinienne.

Ce constat doit, aujourd’hui, être fortement remis en question. Non pas qu’Israël soit soudain devenu une démocratie pour sa population palestinienne, mais il ne l’est plus non plus pour une partie de sa population juive. (…) »

(La suite en cliquant sur la seconde vignette pour l’agrandir.)

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[1] J’avais exposé ces points de vue dans deux articles de Politique, n° 66, septembre-octobre 2010.

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  • Assises de l’interculturalité : une chance à saisir Posté par Gaël, le 3 septembre 2013
    progressistes et non sectaires se doivent de prendre la parole et susciter le débat. Notre monde de demain est à construire chaque jour. Merci de votre (...)
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  • Assises de l’interculturalité : une chance à saisir Posté par Nathalie Patris, le 14 novembre 2010
    Avoir la possibilité d’apprendre l’arabe et le turc à l’école : excellente proposition qui aurait bien du succès et pas uniquement chez les gens issus de l’émigration ! Cela me (...)
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