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6.06.2013

Athéisme : sortir du placard ?

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Lu sur Facebook ce commentaire à mon endroit : « Vu tout ce que vous déversez de haine contre l’athéisme militant… ». Pas moins. Ça m’a donné envie de republier sur ce blog un article paru dans le numéro 74 de la revue Politique (mars-avril 2012).

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Dans son poème La Rose et le Réséda (1944), le communiste Louis Aragon exaltait la fraternité d’armes des croyants et des athées dans la résistance commune contre l’occupant nazi.

Un rebelle est un rebelle

Deux sanglots font un seul glas

Et quand vient l’aube cruelle

Passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Presque tout est dit. Croire ou ne pas croire ? Quelle importance face aux engagements que les injustices en tous genres imposent aux êtres humains normalement dotés d’une conscience ? Pour beaucoup d’entre eux, celle-ci s’alimente à des convictions philosophiques profondes : si j’agis ainsi, c’est parce que je crois ceci. Mais du point de vue de la société, a fortiori de la politique, ces convictions sont bien contingentes, d’autant plus qu’on ne connaît jamais le fin mot des motivations intimes de l’action humaine. Intéressons-nous plutôt aux conclusions pratiques que chacun tire des convictions qui l’animent.

Mais si on veut se livrer à de la spéculation philosophique, on peut évidemment faire le chemin en sens inverse, en remontant de ces conclusions pratiques vers les convictions qui les ont nourries, à la recherche du lien logique entre elles. Recherche vaine de mon point de vue, tant la carte des convictions est désormais complètement brouillée dans ses rapports au réel.

Vaine, elle ne l’a pas toujours été. Ce n’est que très récemment que la religion a cessé d’être – à tout le moins dans les sociétés sécularisées comme la nôtre – un « appareil idéologique d’État », soit une modalité de la domination, à combattre comme telle. Tant qu’elle en eut la capacité, l’Église catholique fut une efficace béquille de l’ordre établi, prônant la soumission aux gens du peuple qu’elle tenait sous sa coupe en échange d’un hypothétique paradis. Pourtant, la lutte contre l’institution religieuse n’impliquait pas automatiquement le renoncement à toute référence transcendante. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la franc-maçonnerie, fer de lance de la lutte anticléricale, était officiellement déiste (elle l’est encore dans la tradition anglo-saxonne) et nombre de ses membres les plus célèbres étaient même catholiques, comme le fondateur de l’ULB. Ce qui n’empêcha pas les premiers socialistes de considérer que l’émancipation philosophique était inséparable de l’émancipation sociale et que, par conséquent, leur propagande devait inclure un volet antireligieux [1] .

Mais, décidément, les voies de l’émancipation sont bien tortueuses. La crédulité religieuse fut longtemps combattue au nom de quelques religions civiles – le Savoir, la Science, le Progrès… – qui devaient garantir un bonheur terrestre à l’humanité, la dispensant de le chercher dans les cieux. Le XXe siècle a démenti cette illusion de manière sanglante. Impossible d’ignorer que les crimes de masse qui ont jalonné ce siècle se sont, pour la plupart d’entre eux, drapés dans l’idéologie des Lumières et qu’ils ne devaient rien à l’obscurantisme religieux : la colonisation française en Algérie (dont les principaux protagonistes étaient francs-maçons), le goulag, le génocide des Arméniens, l’auto-génocide des Khmers rouges. Quand au nazisme, s’il ne se réclamait évidemment pas des Lumières, il n’était pas non plus de nature religieuse, sa généalogie philosophique le rattachant plutôt au paganisme préchrétien. La chute du Mur de Berlin a sans doute sonné le glas de ces dérives criminelles où les humains d’aujourd’hui étaient appelés à se sacrifier au nom de l’au-delà des « lendemains qui chantent » ou en défense du paradis socialiste sur Terre.

Dans les démocraties européennes, le lent déclin de la pratique religieuse traditionnelle ne déboucha pas sur cette émancipation des consciences dont avaient dû rêver les anciens croisés de l’athéisme militant. De nouvelles idoles triomphantes ont largement remplacé les anciennes : un Dieu majeur, l’Argent, avec ses grands-prêtres et son bas-clergé, ses lieux de culte et ses actes de dévotion, ainsi que quelques divinités mineures, dans le sport et le show business. Y a-t-on vraiment gagné au change ? En sens inverse, de nombreux chrétiens profitèrent de la fin de la collusion monopolistique entre la religion et l’oppression pour revisiter le message de l’Évangile et y trouver des sources toujours fécondes de leur engagement social. Désormais, toutes les cartes sont bien rebattues et le vieux clivage « athées éclairés vs croyants arriérés » n’est pas seulement dépassé : il est aussi profondément réactionnaire car il brouille la nécessaire conscience de la conflictualité sociale.

On doit le constater : la sécularisation des sociétés libérales a « émancipé » les diverses convictions religieuses de leur fonction idéologique antérieure. Si ces sociétés sortent effectivement de la religion dans le sens de Marcel Gauchet [2], cela ne débouche pas sur un athéisme généralisé. Je risque une hypothèse : celui-ci aurait même reculé au profit d’un vague agnosticisme indifférent, tant il apparaît que la spéculation philosophique n’a plus aucun effet pratique sur nos vies.

Il n’empêche qu’il est sans doute dans la nature humaine de s’interroger sur le sens de l’existence et d’en référer, dans cette interrogation, à un « au-delà » de soi-même qu’on baptisera comme on l’entend. Comme l’écrivait Amin Maalouf dans Les identités meurtrières (1998), « Le Dieu du “comment” s’estompera un jour, mais le Dieu du “pourquoi” ne s’estompera jamais. » Dans cette quête de sens, l’opposition entre la croyance un peu enfantine en un Dieu personnel omniscient à qui il faudrait plaire et un athéisme qui serait la négation de cette croyance me semble bien dépassée. De la croyance en Dieu, on peut effectivement déduire l’acceptation des injustices dans l’ici-bas au nom de Béatitudes futures, comme on peut militer pour que la promesse de l’Évangile s’incarne déjà hic et nunc. De l’athéisme, on peut effectivement déduire la quête impérieuse du bonheur terrestre dans une existence irrémédiablement finie, mais aussi que, « puisque Dieu n’existe pas, tout est permis » (Dostoïevski, Les frères Karamazov), y compris, par exemple, le darwinisme social et la loi du plus fort. Le « sens moral » et la solidarité entre les humains ne sont mécaniquement inscrits dans aucune des deux postures. L’affirmation de l’une ou de l’autre peut sans doute nous dire quelque chose sur le psychisme et la trajectoire personnelle de celui ou de celle qui l’emprunte. Elle ne nous dira rien sur ses prolongements en tant que fait social.

Il me suffit donc que la liberté de conscience soit correctement assurée [3]. Sur ce plan, les athées ne sont sûrement pas les plus brimés, n’étant pas les plus demandeurs. Mais si certains d’entre eux souhaitent reprendre l’initiative en « sortant du placard » pour occuper toute leur place sur l’agora des identités philosophiques, pourquoi pas ? À partir du moment où il ne s’agit pas de militer pour un athéisme d’État en entretenant la confusion entre laïcité et athéisme [4], on pourrait bien s’apercevoir que cette nuance manquait dans un paysage convictionnel en pleine ébullition…

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[1] Voir le deuxième couplet de l’Internationale (Pottier, 1871) : « Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César, ni tribun ».

[2] « La sortie de la religion, c’est cette chose très spécifique qui est non pas la disparition en bloc de la religion mais la fin de l’organisation religieuse des sociétés et plus largement du monde humain. Les croyants demeurent mais la religion chrétienne cesse d’être englobante de la vie collective et de l’organiser, d’en définir les rouages et les mécanismes, à commencer par le pouvoir politique supposé tomber d’en-haut. La religion, autrement dit, cesse d’être une autorité politique pour acquérir un statut privé non pas simplement dans le sens où elle serait purement dans le for intérieur des personnes mais au sens où elle n’a plus l’autorité sociale qui définit le cadre dans lequel nous vivons. » Marcel Gauchet sur France-Culture, 2002.

[3] « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. » Article 18, déclaration universelle des droits de l’Homme.

[4] Confusion que les statuts, les positionnements et l’intitulé même du Centre d’action laïque entretiennent systématiquement.

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