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17.01.2016

Attention, mécène méchant...

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Trois cents pages du journal de bord du premier « lanceur d’alerte » culturel français détaillent deux années d’enquête qui démontrent comment des institutions culturelles prestigieuses ont permis à l’un de leurs plus grands mécènes d’exposer ses photos sans valeur artistique significative.

Il y a mécène et mécène

Le mécénat est une bouée de sauvetage présentée en toute naïveté (simulée ou pas) comme solution majeure au naufrage économique du monde artistique, et ceci par tellement d’hommes politiques, de journalistes et de commerçants de la culture qu’on pourrait croire qu’ils disent vrai et que cette façon de faire serait évidente et sans danger.

Le débat public qui domine à propos de cette thématique se reporte sur pourquoi ce financement est moins fréquent en Europe qu’aux États-Unis.

Mais chercher un mécène demande le plus souvent énormément d’énergie et des investissements conséquents. Si les musées avaient utilisé le même carburant humain et financier plutôt pour sensibiliser et pousser leurs visiteurs (qui sont des électeurs) à exiger du monde politique l’arrêt des coupes drastiques dans les aides à la culture, ils auraient peut-être pu éviter d’avoir ainsi recours au privé faussement généreux.

Encore faut-il bien démontrer concrètement le danger de recourir au mécénat. Le premier livre de Bernard Hasquenoph s’y emploie remarquablement.

Qui est ce « lanceur d’alerte » culturel ?

Sur le banc des accusés, on retrouve de toutes grandes institutions françaises : Le Louvre, le Château de Versailles ou la Philharmonie de Paris.

Les victimes ? Nous, les visiteurs à qui ces institutions prestigieuses ont fait croire qu’un « photographe du dimanche » était un artiste de premier rang. Mais aussi tant de véritables créateurs moins aisés qui n’y exposeront pas, faute de place.

Les trois cents pages du livre « AHAE, mécène gangster » permettent à son auteur de détailler, jour après jour, son interminable et surprenante enquête qu’il a menée quasi seul contre tous. Elle analyse pourquoi les plus prestigieuses institutions culturelles françaises ont exposé le photographe coréen Ahae. Enfin, elle révèle quel gangster et quel gourou de secte se cachait sous le pseudonyme de « AHAE ».

L’auteur, Benard Hasquenoph, doit être présenté comme le premier lanceur d’alerte culturel contemporain. Il ne bosse pas dans un musée, ni dans un journal. C’est un visiteur « normal » comme vous et moi... en plus attentif et actif.

Pour dénoncer le fait que Le Louvre avait un temps supprimé des avantages aux artistes et aux enseignants, il a créé son blog pour résister à ce type de régression sociale dans le domaine culturel : www.louvrepourtous.fr

Hasquenoph ne se contente pas de dénoncer et de disserter en théorie sur la démocratisation culturelle. Il agit également sur le terrain à partir des informations qu’il a collectées. Sacrée différence ! On peut parler de « journalisme d’action ».

Fédérant petit à petit usagers et institutionnels, il fut l’un des meneurs de la contestation à l’encontre d’une décision prise unilatéralement par le Musée d’Orsay : l’interdiction de photographier. Cette opposition de plusieurs années a débouché sur l’élaboration et l’application d’une charte des visiteurs « Tous photographes » du Ministère de la culture en vue de généraliser la prise de photos sans flash dans les institutions subventionnées françaises moyennant une série d’obligations : par exemple, respect des gardiens et des autres visiteurs.

Fin 2015, depuis Paris, il est intervenu judicieusement dans la vie muséale bruxelloise en dénonçant le célèbre Musée Magritte qui interdit au public de photographier, de dessiner et de prendre des notes dans ses salles.

Son enquête fut reprise par l’hebdomadaire français « Télérama », puis par la majorité des quotidiens belges francophones, par la RTBF et par la télévision bruxelloise TLB.

Une information inédite se trouvait à la fin de cet article : « (...) Nous avons contacté la Fondation Magritte, partenaire privilégié du musée dès sa création. Ayant « pour objet d’assurer la pérennité et la protection de l’œuvre et de la renommée de René Magritte », cette association a été fondée à l’initiative de Charly Herscovici, l’unique ayant droit du peintre depuis qu’il a été désigné légataire universel de tous ses droits patrimoniaux, en 1986 à la mort de Georgette Magritte, la veuve dont il était secrétaire. À notre grand étonnement, il nous a répondu personnellement, nous signifiant très clairement au sujet de la prise de notes et de croquis : « Nous n’avons jamais et en aucun cas interdit quoi que ce soit dans un sens ou dans un autre  ». Ensuite, même positionnement de Charly Herscovici pour la prise de photos : « (...) Nous avons demandé à Charly Herscovici si l’interdiction photo dans l’établissement belge était de son fait. Réponse : « Non, je n’ai rien à voir avec l’interdiction photo pour les visiteurs au sein du Musée ». Ainsi donc, le musée Magritte interdit autoritairement prises de notes, croquis et photos, contre l’avis même de l’unique ayant droit du peintre ! (...) ».

Recherche d’oseille à n’importe quel prix

Hasquenoph traque Ahae depuis son exposition à Versailles en 2013. Dramatique rebondissement au mois d’avril 2014 en Corée du Sud : le Sewol fait naufrage, causant la mort de 304 personnes pour 476 passagers dont une majorité d’adolescents partis en voyage scolaire avec leurs professeurs vers l’île paradisiaque de Jeju. Ahae (de son vrai nom Yoo Byung-eun) est mêlé à ce fait divers qui prend des allures de drame national dans le pays où il se déroule (un feuilleton médiatique quotidien tragique dans la lignée de celui qui s’est déroulé en Belgique lors de l’affaire Dutroux et consorts).

Les recherches de Bernard Hasquenoph révèleront petit à petit que le photographe encensé en France est un milliardaire, entrepreneur au réseau d’influence vaste et bien implanté dans le monde entier, un prédicateur évangélique qui a passé quatre ans en prison pour ecroquerie à la suite d’un suicide collectif de trente-deux peronnes de sa secte.

Henri Loyrette, en tant que président-directeur, ouvrira les portes du Louvre à Ahae. Dans la préface du catalogue pour Les Tuileries (prix de vente : 200 euros), il écrira notamment « (L’œuvre) nous permet de voir l’extraordinaire dans ce qui semble ordinaire » ou « (Les images) révèlent alors toute la beauté et la diversité de notre monde ».

Pareil Serviteur de l’état est-il encore capable de penser art et non plus uniquement business et mécènes à tout prix, à n’importe quel prix ? On peut en douter lorsqu’on retrouve ce témoignage que le ministre de la culture Frédéric Mitterrand publie dans son livre « La récréation » (page 688, Editions Robert Laffont) à propos de l’exposition sur La Sainte Anne de Leonardo di Vinci : « (...) Henri Loyrette, royal, au milieu de toute l’effervescence des visiteurs, surtout attentif aux mécènes italiens qui ont financé l’exposition et sont venus exprès avec femme et enfants. Moi dans le rôle qu’on attend de moi : le ministre qui félicite abondamment les bienfaiteurs ».

Le public est en droit de découvrir une exposition d’un artiste sélectionné pour son talent. La façon de Ahae pour s’imposer au Louvre comme à Versailles fut plus... pragmatique. Comme « droit d’entrée », il offre une somme très importante en tant que mécène à l’institution. Dans un deuxième temps, il loue des locaux de celle-ci pour y exposer son travail et finance lui-même toutes les dépenses nécessaires à la mise en place, au déroulement et à la promotion de « sa » manifestation. De fait, il s’agit d’une sorte de privatisation de l’espace public.

L’institution muséale elle-même crée la confusion chez le visiteur car elle ne lui indique pas la différence qui existe entre une véritable exposition... et une simple location de lieux à un tiers (mécène par ailleurs).

Ici, les mécènes se sont pas à blâmer. Par contre, il convient de dénoncer le fait que certaines institutions culturelles, et non des moindres, ne respectent plus aucune règle déontologique et n’exercent aucun contrôle préalable lorsqu’elles choisissaient d’accueillir tel ou tel mécène.

Un journal de bord d’un militant

Outre les données factuelles narrées, l’intérêt particulier de ce livre réside dans le fait qu’il est présenté comme un journal de bord d’un militant.

Outil anti fataliste, il (re)donne confiance au simple visiteur qui pourrait penser qu’il lui est impossible de renverser les montagnes dans ce secteur d’activités à supplément d’âme si rarement osculté par les traditionnelles associations consuméristes.

Grâce à internet et aux réseaux sociaux, le public peut s’affirmer désormais contre le pouvoir culturel en place, et sans bourse déliée. Une sorte de citoyenneté culturelle retrouvée, notamment grâce aux évolutions technologiques si rapide. Hasquenoph a retrouvé le nom réel et le passé d’Ahae non pas en fouillant les bibliothèques mais en sachant faire parler la toile.

Grâce au travail qu’il a accompli, ses lecteurs sont en droit de se demander pourquoi ni les médias traditionnels, ni les cellules de veille des institutions culturelles, ni les inspections de nos ministères n’ont mises à jour avant lui cette énorme arnaque. On serait donc bien, hélas, au degré zéro de la prévention ou de l’autorégulation, et tout particulièrement dans les institutions les plus importantes qui, encore davantage que les autres, devraient être des modèles.

Comme Bernard Hasquenoph détaille chacun de ses faits et gestes, la lecture de son livre nous met sur la piste de nombre d’évolutions à conquérir pour assainir la situation. Retenons en deux.

- 1 : L’auteur précise le silence obtenu à chaque fois qu’il a demandé des explications aux directions du Louvre et du Château de Versailles, alors que le but de sa démarche est positive : faire la part des responsabilités afin d’éviter que les dérégulations ne se poursuivent.

On ne peut rien faire si les institutions privées ne communiquent pas en pareilles circonstances. Mais il ne devrait pas en être de même pour les interlocuteurs publics, et cette obligation leur permettrait d’ailleurs de se différencier. N’oublions pas que devoir rendre des comptes est un point essentiel, prioritaire pour passer de la communication avec, envers les visiteurs, au débat public. Sur ce thème, en régions francophones (Bruxelles et la Wallonie) de la Belgique, depuis le 3 février 2006, existe un « Code de respect des usagers culturels » qui a été adopté par le Gouvernement. Tous les acteurs culturels l’appliquent. Son point 15 indique que ces derniers doivent « répondre de manière circonstanciée aux plaintes écrites des usagers qui lui sont adressées, dans les trente jours de leur envoi ». À conquérir en France également ?

- 2 : Bernard Hasquenoph indique que l’un des plus importants médias de France a publié, en fin de parcours, une enquête détaillée sur le scandale Ahae, récupérant son travail mais sans jamais le citer. Il nous semble que le lecteur a droit à ce type de témoignage.

Certains penseront erronément qu’il est mu par l’orgueil. Par du tout ! Les lanceurs d’alerte ne seront reconnus que par leurs résultats. Exiger ce respect est important pour devenir un interlocuteur qu’on ne peut plus ignorer et qui, donc, remportera un peu plus facilement les combats suivants.

Il ne s’agit en rien d’une erreur passagère. Sans doute une tactique habituelle chez ceux qui détiennent le pouvoir.

Personnellement, j’ai mené le combat pendant trois ans pour que naisse à la RTBF un journal télévisé quotidien de 8 minutes pour les enfants. Je n’ai pas été invité à la conférence de presse qui présentait la naissance de ce programme, « Les Niouzz », le 21 février 2000.

Il en fut de même pour le point presse qui se déroulait en présence de la ministre de la culture Fadila Laanan, aux Halles de Schaerbeek, pour la naissance du « Code de respect des usagers culturels » dont j’étais l’un des initiateurs (voir point 1).

Revendiquer la paternité de nos actions et être attentif à cette médiatisation sont deux parmi les multiples devoirs auxquels doivent être attentifs les militants culturels s’ils veulent faire progresser leur « contre pouvoir ».

Ahae, mécène gangster de Bernard Hasquenoph

Éditions Max Milo, 332 pages, 22 euros

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