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20.04.2015

« Bide » pour la sortie de Cinquante nuances de Grey à Arlon

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Il existe en Fédération Wallonie-Bruxelles un Conseil de déontologie Journalistique (CDJ) auprès duquel des plaintes peuvent être déposées tant par les professionnels des médias que par les usagers. Voici celle que j’ai envoyée concernant la « une » du quotidien L’Avenir que je trouvais trompeuse, à propos du « succès » du film Cinquante nuances de Grey.

Le Secrétaire général du CDJ a décidé de la classer sans suite.

Voici l’intégralité de nos échanges de courriels. Je ne commenterai pas l’issue de cette action que j’ai menée. À chacun des lecteurs de ce blog de se faire sa propre opinion et, surtout, de nous offrir ses commentaires.

1. Ma plainte

Le 16 février 2015 (14H44) par e-mail :

Mesdames, Messieurs,

Je considère que la couverture de « L’Avenir » du 12 février 2015 est trompeuse.

Le grand titre de l’édition « Luxembourg » : Cinquante nuances de Grey fait le plein en Luxembourg.

Avec un sous-titre qui appuie... sans aucune nuance... cette information et ce, de façon inutilement redondante (il y avait donc de la place pour modérer le grand titre) : « Sorti hier en Belgique, « Cinquante nuances de Grey » a cartonné dans la province ».

Dans ce journal, on lit pourtant en page 2 ceci à propos du cinéma établi à Arlon, l’une des plus grandes villes de la province du Luxembourg : « Avec 42 spectateurs pour la séance de l’après-midi et 105 pour la séance du soir, il faut bien admettre que le film considéré comme le film de l’année est loin d’avoir fait le buzz pour sa première journée d’exploitation à Arlon. Alors que le cinéma arlonais avait ouvert ses portes trente minutes plus tôt qu’à l’accoutumée, il n’aura enregistré qu’une légère pointe d’affluence sur le coup de 19H50, soit dix minutes avant le début de la séance. Entre-temps, c’est au compte-gouttes que les spectateurs sont arrivés, sans paraître stressés à l’idée de ne pas avoir de place. L’entrée du cinéma était même par moment aussi vide qu’un jour de fermeture ».

Le manque de nuance, une sorte de « mensonge par omission », de la « une » est sans doute moins dommageable pour les lecteurs du journal car ils seront peut-être amenés à lire les pages intérieures du quotidien qu’ils ont acheté.

D’ailleurs ce n’est même pas vrai pour tous les lecteurs car cette thématique ne les passionnent peut-être pas et certains s’en tiendront qu’à ce qui est écrit en page une et ils seront « trompés ».

Par contre, cette couverture est affichée dans l’espace public et est vue par de très nombreuses personnes qui ne découvriront peut-être pas le contenu du journal : « L’Avenir » est exposé chez les libraires, dans les bibliothèques, dans des cafés, dans des salles d’attente, et d’autres médias peuvent la diffuser à leur public à titre informatif, etc. Ce qui implique une responsabilité encore plus grande à ceux qui rédigent les textes en « une ».

J’ai d’habitude du respect pour « L’Avenir » et cette plainte devrait contribuer à attirer son attention pour qu’il ne se laisse pas contaminer par la sinistre évolution de son confrère de presse régionale Sudpresse (que vous avez tant de fois condamné).

Si on imite, c’est plutôt pour élever plutôt que pour abaisser ses lecteurs ! La presse doit rester notre amie. Il me semble donc utile que les lecteurs se manifestent pour tenter non pas de limiter la liberté d’expression mais de bien construire un rempart à la dérégulation de la presse tant tentée par les intérêts strictement économiques à court terme qui ne rêvent cyniquement qu’au développement audimatique sans vergogne.

Cette « une » de « L’Avenir » proposait deux données complémentaires (qui étaient aussi indiquées à l’intérieur de ses pages) : « Les salles de cinéma qui avaient recouru à la prévente affichaient complet » et « Le public ? En majorité des femmes de tous âges qui ont lu le livre ».

N’aurait-il pas été plus utile d’utiliser autrement cet espace et d’y rappeler trois autres éléments essentiels suivants pour l’information du public (que l’auteur du texte de cette « une », on suppose qu’il s’agit d’un journaliste, est censé connaître... au fait, proposition constructive : ne faudrait-il pas signer les textes de la « une » pour responsabiliser davantage ce travail essentiel... ) ?

- 1 : que l’ensemble de la « critique » par les médias est particulièrement négative après vision du film (c’est le cas de la « critique » de Michaël Degré parue la veille sur 5 colonnes dans « L’Avenir », le 11 février 2015) ;

- 2 : que la majorité des interviews des spectatrices (publiées dans les deux pages de « l’Avenir » du 12 février 2015) sont négatives (c’est le « qualimat » et on le tait !) ;

- 3 : que les distributeurs du film ont tenté d’atteindre à la liberté de la presse en s’efforçant de maintenir « secret jusqu’au dernier moment » les avis des critiques de cinéma, afin sans doute qu’il y ait affluence pour les premières visions avec public du mercredi de la sortie du film (souvent déterminantes pour au moins l’avenir médiatique du film).

Ce fait était révélé par Michaël Degré dans son article et donc, il ne pouvait être ignoré.

C’est vraiment pour la rédaction de « L’Avenir » se tirer une balle dans sa propre jambe que d’éluder ainsi cet élément de sa « une » et de faire l’éloge mensonger d’un film dont la production lui impose sans négociation préalable, de façon autoritaire, à elle et à toutes les rédactions, une règle de jeu sournoise qui tente de limiter l’impact de leur travail auprès de leurs lecteurs.

Il ne s’agit pas de bouder un distributeur. Il s’agit simplement de ne pas « en remettre une couche », de ne pas faire une couverture laudative mensongère pour un film qui, en plus, est distribué avec une « pratique » douteuse qui rejaillit tant sur les journalistes intègres que sur les lecteurs qui souhaitent être informés à temps.

Dans l’attente de découvrir votre décision, je vous prie de croire en l’expression de mes sentiments les plus cordiaux.

Bernard Hennebert

2. Première réponse du Conseil de déontologie Journalistique (CDJ)

Bruxelles, le 20 février 2015

N. Réf. : 2015-108

Concerne : plainte 15-11 Hennebert c. L’Avenir du Luxembourg

Cher Bernard,

J’accuse réception de la plainte reçue ce 17 février contre la couverture par L’Avenir du Luxembourg du film Cinquante nuances de Grey dans cette province.

La plainte est recevable et porte sur au moins deux enjeux déontologiques : une question de recherche et de respect de la vérité dans le titre de couverture (art. 1 du Code de déontologie) et l’indépendance des journalistes par rapport à tout autre intérêt (art. 11). Je précise toutefois que je n’ai pas encore vu l’édition en question de L’Avenir du Luxembourg. J’ai donc ouvert un dossier qui porte le n° 15-11. Bien entendu, déclarer une plainte recevable ne préjuge en rien de son caractère fondé ou non.

Dans un premier temps, je vais chercher et examiner ce qui a été réellement publié et en fonction de cet examen, je donnerai plus d’explications et/ou je prendrai contact avec le média pour lui demander une réponse à la plainte.

Cordialement,

André Linard, Secrétaire général.

3. Deuxième réponse du Conseil de déontologie Journalistique (CDJ)

Bruxelles, le 23 février 2015

N. Réf. : 2015-109

Concerne : plainte 15-11 Hennebert c. L’Avenir du Luxembourg

Cher Bernard,

Durant le week-end, j’ai pris connaissance des 3 pages publiées le 12 février dans L’Avenir du Luxembourg. Je constate que les choses sont plus nuancées que ce qui apparaissait dans la plainte. Il est vrai qu’en page Une figure le titre « Cinquante nuances de Grey » a cartonné dans la province. Il est vrai aussi qu’en page 2, le journal signale que le film « n’a pas attiré la grande foule à Arlon », ce qui peut sembler en contradiction avec le titre en Une. Mais il est aussi indiqué qu’il a « fait salle comble ailleurs dans la province », ce qui relativise fortement la contradiction en question. Il est vrai, enfin, que des spectatrices sont sorties déçues de la vision du film mais plusieurs précisent quand même qu’elles iront voir les 2 et 3, s’il y en a.

Dans ces conditions, on peut à la rigueur estimer que les mots « fait le plein » en p. Une n’est pas le meilleur mais il n’y a certainement pas matière à un problème déontologique. Dans un avis récent, déjà, le CDJ a signalé que « l’examen déontologique ne peut se transformer en une analyse textuelle et lexicographique qui s’arrêterait sur la pertinence de chaque mot. Le texte journalistique n’est pas une formule mathématique correcte ou incorrecte ». Je classe donc cette plainte sans suite.

La seconde partie du courrier de plainte commence par la phrase « N’aurait-il pas été plus utile d’utiliser autrement cet espace et d’y rappeler trois autres éléments essentiels pour l’information du public… ». C’est peut-être exact mais on est là typiquement dans ce qui relève de la liberté des rédactions quant aux informations prioritaires à donner. Deux journalistes placés face au même sujet feront des choix différents sans que cela constitue a priori un problème déontologique.

La plainte se termine par des suggestions constructives. C’est toujours utile. En même temps que j’informe les responsables de L’Avenir du Luxembourg du classement sans suite de la plainte, je leur transmets ces suggestions à toutes fins utiles.

Cordialement,

André Linard, Secrétaire général.

4. Ma réaction à la décision de classement sans suite

Le 10 mars 2015,

Monsieur le Secrétaire général, Cher André,

Contrairement à ce que vous laissez entendre dans votre deuxième réponse, ma plainte est nuancée.

Puisque je vous indiquais la date de parution de « L’Avenir », je n’allais pas bien entendu reprendre dans ma missive les textes intégraux des deux pages publiées.

Au contraire, je pense que c’est vous qui relativisez fortement (consciemment ou involontairement, je ne sais !) la contradiction en omettant de signaler dans votre refus d’instruire que :

- Arlon (où s’est déroulé « le bide », selon le terme utilisé par « L’Avenir ») est la plus grande ville de la province de Luxembourg. Le journal, pour évoquer les succès, ne cite que deux autres villes plus petites, Libramont et Virton.

- En page 2 et 3, plus de la moitié de l’espace rédactionnel (textes et photos) est consacré à la ville du « bide » !

- Vous semblez oublier ou ne pas tenir compte des phrases suivantes extraites du reportage de « L’Avenir » que je citais dans ma plainte initiale : « Avec 42 spectateurs pour la séance de l’après-midi et 105 pour la séance du soir, il faut bien admettre que le film considéré comme le film de l’année est loin d’avoir fait le buzz pour sa première journée d’exploitation à Arlon. Alors que le cinéma arlonais avait ouvert ses portes trente minutes plus tôt qu’à l’accoutumée, il n’aura enregistré qu’une légère pointe d’affluence sur le coup de 19H50, soit dix minutes avant le début de la séance. Entre-temps, c’est au compte-gouttes que les spectateurs sont arrivés, sans paraître stressés à l’idée de ne pas avoir de place. L’entrée du cinéma était même par moment aussi vide qu’un jour de fermeture ».

Donc, Arlon (et son bide), ce n’est pas marginal du tout, ce n’est pas un petit paragraphe dans l’article. C’est un fait majeur dans ce mini dossier.

J’adore votre terme « (...) à la rigueur », trois mots dignes d’un organe d’autorégulation (et non de régulation) dans votre réaction suivante que je trouve, permettez-moi d’être franc, inadmissible : « (...) Dans ces conditions, on peut à la rigueur estimer que les mots « fait le plein » en « page une » n’est pas le meilleur mais il n’y a certainement pas matière à un problème déontologique ».

On n’ose imaginer quand commence pour l’organe d’autorégulation que vous animez un problème déontologique.

Vous indiquez « (...) pas le meilleur ». Non. Il faudrait plutôt écrire « Franchement erroné ». « Faux ».

Puisque plus de la moitié des pages 2 et 3 tartinent sur le « bide » (ce qui veut dire énormément moins de spectateurs que prévu... non ?), il est faux de titrer en page 1 « Cinquante nuances de Gray » fait le plein en Luxembourg ».

C’est trompeur pour toutes les personnes qui auront aperçu uniquement cette couverture... Mais, selon vous : « Il n’y a certainement pas matière à un problème déontologique ».

Le but de ma plainte était de tenter de faire réfléchir le « métier », pas en théorie mais grâce un exemple concret actuel, à sa responsabilité particulièrement grande pour le contenu des couvertures de la presse écrite, exposées dans les librairies, les kiosques, les cafés, les bibliothèques... Il me semblait indispensable d’aborder ce thème au moment où la presse en pleine crise financière peut subir de mauvaises tentations de titres super accrocheurs.

C’est loupé grâce à votre décision.

Bien sûr, vous informerez les responsables de « L’Avenir ». Mais votre décision a pour conséquence que ma plainte ne permettra pas d’alerter l’ensemble des responsables de la presse écrite, ce qui est tout autre chose, vous en conviendrez. Surtout si instruite, elle avait été déclarée fondée in fine (ce qu’on ne saura jamais puisque nous devrons nous contenter que de votre avis personnel professionnel).

Classer ma plainte sans suite permet à l’AADJ d’éviter ce débat en interne.

C’est surtout un très mauvais signal auprès des 20.000 personnes que je tiens au courant de mes actions via ma newsletter, mon blog et mon mur facebook. C’est d’autant plus triste que mon seul but est de me battre contre le fatalisme et d’inciter les citoyens à agir.

Votre classement sans suite (et surtout votre façon de le justifier) ne peut que les inciter à ne pas déposer plainte auprès de votre instance. J’en suis désolé.

J’espère que vous êtes également désolé et que vous reviendrez sur votre décision afin de l’instruire. Cela vous honorerait grandement. Je connais votre humanisme. Nous verrons dans les faits...

Constatez enfin l’impuissance de l’usager. Dans le cas présent, vous êtes seul à décider face à lui. Je n’ai aucune possibilité de recours. C’est d’un autoritarisme insupportable. Réorganisez donc autrement votre façon d’échanger avec le public puisqu’elle ne fonctionne pas.

Bien cordialement

Bernard Hennebert

5. Le Secrétaire général maintient sa décision de classement sans suite

Le 23 mars 2015,

Cher Bernard,

J’ai pris connaissance des arguments contenus dans le message du 10 mars dernier en réaction au caractère irrecevable de la plainte sous référence.

Je précise d’abord que les décisions sur la recevabilité d’une plainte adressée au CDJ sont de la responsabilité du secrétaire général. Les règles sont respectées sur ce point.

Je rappelle aussi une différence maintes fois exprimées par le CDJ entre l’appréciation qualitative portée à un article et la vérification du respect des règles déontologiques. J’ai déjà eu l’occasion de souligner cette différence en comparant avec l’arbitre d’une compétition sportive qui n’a pas pour rôle de sanctionner ceux qui jouent mal mais ceux qui transgressent les règles du jeu.

À la (re)lecture des articles publiés et des arguments du 10 mars, je confirme qu’on peut éventuellement contester des aspects qualitatifs du dossier publié tels le choix des termes mais que je n’y vois pas d’enjeu déontologique. Je crois utile de citer ici un alinéa d’une décision récente du CDJ dans un autre dossier de plainte : « l’examen déontologique ne peut se transformer en une analyse textuelle et lexicographique qui s’arrêterait sur la pertinence de chaque mot. Le texte journalistique n’est pas une formule mathématique… » (Avis 14-39).

Enfin, je peux rassurer tous ceux qui s’inquiètent de l’absence de débat interne dans les médias. Une partie de mon travail consiste à être en dialogue permanent avec les rédactions à propos de règles générales et de cas particuliers.

Cela se fait notamment par des visites régulières aux rédactions, par des messages aux journalistes, par des réponses à des demandes de conseils, par des échanges avec les médias y compris à propos des plaintes non recevables…

Les cas particuliers en question sont aussi bien ceux qui ont donné lieu à un avis de plainte fondée ou non fondée du CDJ que d’autres exemples repérés dans la pratique journalistique en dehors des dossiers de plaintes que je traite.

Cette partie de mon travail n’est pas médiatisée mais est sans doute au moins aussi efficace dans la durée que des décisions ponctuelles sur des plaintes.

Ce dossier spécifique-ci est donc définitivement clos.

Cordialement,

André Linard, Secrétaire général.

6. Une note finale plus agréable !

En pages intérieures, « L’Avenir » publie parfois d’intéressants articles qu’on ne trouve nulle part ailleurs : 240 000 tickets… seulement pour « 50 nuances »

———

Mode d’emploi

Si vous désirez vous aussi déposer une plainte... 

Le CDJ est un organe d’autorégulation (par exemple, il ne peut pas infliger d’amendes) : « Plaintes : comment faire ? »

Contacts pour le CDJ :
- Courriel : info@deontologiejournalistique.be
- Site internet : www.deontologiejournalistique.be

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