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25.03.2017

Bruxelles : la valse des prénoms

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La publication d’une carte blanche rédigée par Marie Nagy, conseillère communale Écolo à la Ville de Bruxelles, fait des vagues dans le marigot bruxellois. Au-delà d’enjeux de boutique, ce texte est largement surinterprété comme suit : Écolo se mettrait à la remorque des religions et des religieux, mais Marie Nagy est de celles qui résistent. Ce qui lui vaut de nombreux soutiens du côté de ceux/celles qui pensent, un peu à la Manuel Valls, que le laïcité est gravement menacée par le communautarisme (même si elle-même n’a jamais tenu un tel propos).

Mais le gonflement surréaliste de cette péripétie est bien révélateur d’un espace polémique qui est suspendu en l’air à Bruxelles, en décalage total avec la réalité humaine de cette ville.

Quand, en 1989, Marie Nagy a commencé sa carrière parlementaire ininterrompue depuis lors, la Région bruxelloise tardait à prendre corps et un mouvement urbain qui s’affirmait avait du mal à trouver des relais dans les assemblées. Sur ces deux terrains, elle fut créatrice et persévérante. Mais, au fil des années, une autre réalité a finit par émerger et par submerger tout le reste, et beaucoup ne l’ont pas vu venir. Cette ville, qui fut institutionnellement organisée sur base d’un mauvais compromis communautaire entre Flamands et francophones, dispose désormais d’une population qui n’a plus rien à voir avec ce schéma. En ce début de XXIe siècle, les deux « tribus belges » y sont devenues minoritaires tandis qu’une majorité de ses habitants est issue de l’immigration. Ceux-ci sont désormais des citoyens bruxellois à part entière qui souhaitent normalement peser sur l’organisation et l’image de leur cité, à égalité de droits et de devoirs. Beaucoup parmi eux se réclament de la religion musulmane. Dans une ville de vieille tradition libre-exaministe, cela n’est pas forcément facile à reconnaître et à accepter. Il y a du travail.

Deux informations concordantes permettent d’appréhender l’avenir de notre population. La première : le rapport 2015 de l’Observatoire des religions et de la laïcité (Orela, ULB) établit que 48% des élèves de l’enseignement officiel (niveau secondaire) suivent le cours de religion musulmane. La deuxième se déduit du tableau ci-contre qui donne le hit-parade des prénoms accordés en 2015 aux enfants nés dans les 19 communes bruxelloises. (En blanc : les prénoms « culturellement » musulmans.) [1]

Cela se reflète-t-il déjà dans la perception que l’opinion dominante continue à avoir de cette ville ? Un indice. En octobre 2016, le quotidien Le Soir [2] interroge les 100 Bruxellois qui comptent sur l’avenir de leur ville. Parmi eux, seulement 6 sont de culture musulmane. Quant au personnel politique, sur 19 bourgmestres, un seul est musulman, et c’est dans la seule commune (Saint-Josse) qui soit déjà majoritairement musulmane. Alors que Londres et Rotterdam ont chacune un maire musulman élu par une majorité d’électeurs non musulmans largement indifférents à la religion de leur maire, chacun se rend bien compte qu’à Bruxelles (à Schaerbeek, à Saint-Gilles, à Anderlecht, voire à Molenbeek…), ce n’est toujours pas le moment. Échevin, à la rigueur, mais bourgmestre, vous n’y pensez pas.

Culture ? Religion ? Entre elles, la démarcation est impossible. La religion musulmane est un « fait culturel total » qui absorbe toutes les facettes de la vie sociale : se vêtir, se nourrir, se rencontrer. Bien malin qui pourrait, de l’extérieur, distinguer ce qui relève de la foi, de la tradition ou de normes sociales de comportement. Mais, « vu de l’intérieur », tout ceci est beaucoup plus fluide. Une sœur porte le foulard, l’autre pas et pourtant elles s’aiment, se comprennent et se soutiennent.

Nous, Bruxellois, devrons tous apprendre à aborder la « question musulmane » de l’intérieur pour en saisir la finesse, sans trop se gargariser de quelques mots-valises mal définis, genre « neutralité » ou « laïcité ». Ceux qui resteront à distance, enfermés dans leur propre « entre-soi » et nourris de lectures parisiennes, auront forcément tout faux. Que cela nous plaise, nous déplaise ou nous indiffère, dans 20 ans, la moitié de la population bruxelloise aura quelque chose à voir avec l’islam par la généalogie, les références identitaires, la culture et/ou la religion. Nous ne pouvons pas l’ignorer, mais avant de décider quoi que ce soit, rappelons-nous ce mot prêté indûment à Nelson Mandela : « Ce qui est fait pour moi sans moi est fait contre moi ».

•••

[1] Comparaison avec les deux autres régions : Mohamed est 10e en Flandre et 46e en Wallonie ; Noor est 7e en Flandre et 129e en Wallonie.

[2] Qui n’a aucun journaliste d’origine immigrée pour couvrir les quartiers populaires, alors que l’ULB en diplôme des dizaines par an.

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