Accueil du site >Blog  >La politique des faits  >Ceci n’est pas un poisson d’avril
La politique des faits

On ne peut pas tout faire dire ni aux faits ni aux règles de la logique ! Ces deux évidences semblent souvent perdues dans les méandres du débat politique belge où le fact-checking et le travail d’analyse scientifique ne font que des apparitions timides et espacées.

L’objectif de ce blog est simple : débusquer les affirmations sans preuve, les constats erronés et les erreurs de raisonnement en tous genres afin de rappeler, à droite comme à gauche, l’implacable verdict des faits et la rigueur de la logique. Tout ceci ne faisant bien évidemment pas obstacle à d’occasionnels billets d’humeur...

Pour être informé des nouvelles publications, abonnez-vous au flux RSS ou suivez-nous sur Facebook.

Les contributions des auteurs de ce blog n’engagent que chacun d’eux individuellement.


pub
1.04.2014

Ceci n’est pas un poisson d’avril

imprimer
envoyer
16790
16791
16792
16793
commenter (4)

La baisse de la TVA sur l’électricité constitue sans nul doute LE meilleur poisson d’avril de cette année : avec l’accord de la quasi-totalité du monde politique, le gouvernement parvient en effet à vendre à la population cette mesure comme une augmentation du pouvoir d’achat alors qu’il s’agit purement et simplement d’un cadeau au patronat sous la forme d’une mesure de modération salariale déguisée ! Assurément un coup de génie politique. Explications…

Le 1er avril 2014 marque l’entrée en vigueur de la diminution de la TVA sur l’électricité qui passe, à tout le moins temporairement, de 21 à 6%. La CREG estime que cette mesure se traduira par une augmentation moyenne de 93 euros du pouvoir d’achat des ménages. Pourtant, comme cela a déjà été souligné par certains lors de l’adoption de la mesure, cette mesure se traduira en fait (et en toute logique) par une augmentation moyenne du pouvoir d’achat de 0 euros, l’immense majorité du coût budgétaire de la mesure étant transférée aux entreprises sous forme de réductions de salaire (ou, plus exactement, d’indexation plus faible de ceux–ci) ! En fait, une spécificité de l’application de l’index en Belgique pourrait même avoir pour effet que la mesure se traduise par une légère baisse du pouvoir d’achat des travailleurs !

Pour le voir, nul besoin d’un diplôme en économie car le raisonnement est très simple. En Belgique, tant les salaires que les allocations sont indexés en fonction de l’indice des prix à la consommation. Dans sa version traditionnelle, cet index est conçu spécifiquement de manière telle que si le prix d’une catégorie de biens augmente, les allocations et salaires soient aussi augmentés de manière à préserver le pouvoir d’achat des citoyens. Ainsi, si le prix d’un bien double (augmentation de 100%) et que ce bien représente 10% du budget des ménages, l’indice des prix à la consommation augmente lui aussi de 10% de sorte que, au final, le pouvoir d’achat des ménages n’est pas modifié (les ménages ne sont donc, en moyenne, ni gagnant ni perdant).

L’application de ce raisonnement à la réduction de la TVA implique donc une conclusion simple : la baisse du prix de l’électricité se traduira en toute logique en une diminution des salaires (ou plutôt une indexation plus lente de ceux-ci) qui laissera au final le pouvoir d’achat des ménages en moyenne inchangé. Le seul bénéficiaire de la mesure sera donc l’employeur qui bénéficiera d’une reduction de ses coûts salariaux. Certes, l’indexation en Belgique n’a pas lieu en temps réel (elle n’a lieu que quand un certain seuil – dit « pivot » - est dépassé) de sorte que l’impact sur les salaires se produit avec un certain retard. Mais ceci ne modifie pas la conclusion. Le pouvoir d’achat est certes un peu plus élevé pendant une courte période mais soit la mesure est maintenue indéfiniment et dans ce cas, c’est toujours le patronat qui en bénéficie par la suite, soit la mesure est à durée limitée et ce que les consommateurs avaient gagné lors de l’entrée en vigueur de la mesure leur est repris lors de sa disparition…

Le Gouverneur de la Banque Nationale (Luc Coene) - qu’on peut difficilement accuser de sympathie gauchiste - ne disait d’ailleurs pas autre chose quand il déclarait que cette mesure « revient en somme à créer artificiellement un saut d’index  ». Ceci explique que cette mesure, originellement proposée par le PTB, ait finalement rencontré le soutien de l’ensemble des partenaires du gouvernement : elle permet à la droite d’obtenir effectivement ce qu’elle demande (une réduction du coût salarial pour les entreprises) et à la gauche de vendre une amélioration du pouvoir d’achat à la population (amélioration dont on voit qu’elle est en trompe l’œil) !

Comme indiqué précédemment, une spécificité belge pourrait même avoir pour conséquence une (très légère) baisse du pouvoir d’achat des salaires et allocataires. En effet, on utilise pour l’indexation de certaines allocations et de certains salaires, un indice des prix dit de « santé » qui exclut certains biens (comme le tabac). Cela implique que l’électricité occupe dans cet indice un poids (légèrement) plus important que dans le budget total des ménages. En conséquence, les mouvements du prix de l’électricité induisent un mouvement de l’indice santé qui exagère leur impact sur le budget des ménages. En clair, cela implique que la baisse des salaires résultant de la TVA à 6% sera plus importante que l’impact de cette réduction sur le pouvoir d’achat des ménages ! Il s’en déduira donc en fait une baisse moyenne du pouvoir d’achat. Soyons de bon compte, l’effet sera très limité mais la situation ne manque d’ironie..

Pour clôturer, notons tout de même trois bémols. Primo, la baisse de la TVA bénéficiera (un tout petit peu) aux ménages à bas revenu (au détriment des ménages à haut revenu). L’indexation des salaires et allocations est en effet réalisée sur base du budget moyen des ménages. Cependant, les bas revenus consacrent une part plus importante de leur budget à l’électricité que les ménages les plus aisés. Pour ces ménages, l’effet positif de la réduction des prix (du fait de la baisse de la TVA) sera donc plus important que l’effet négatif résultant d’une moindre indexation de leur salaire. Cependant, l’effet sera très limité par rapport au coût total de la mesure (en d’autres termes, la majeure partie du coût servira à financer la baisse des salaires pour les entreprises). Deuxio, la mesure est une bonne nouvelle pour les indépendants (ne touchant pas de salaire au sens strict, il ne souffrent pas des conséquences négatives de l’indexation et empochent la baisse des prix a 100 %).

Tertio, tout ce qui vient d’être dit ne vaut qu’en « équilibre partiel » (comme dise les économistes) c’est-a-dire en considérant que les agents économiques ne négocient pas de nouveaux prix en réaction à la mesure. Par exemple, les fournisseurs d’électricité pourraient augmenter leur prix pour récupérer une partie de la baisse de la TVA ; les partenaires sociaux pourraient aussi compenser une partie de l’indexation plus faible par le biais d’une plus forte augmentation des salaires en sus de l’indexation. Si tel est le cas, il est très difficile de prévoir quel serait l’effet final de la mesure [1] Ces deux situations semblent cependant peu probables en l’espèce (a tout le moins, si la mesure reste uniquement en vigueur durant une période limitée).

En conclusion, la baisse de la TVA relève du coup de génie politique puisqu’elle permet au gouvernement de faire effectivement de la modération salariale tout en "vendant" aux citoyens une augmentation de leur pouvoir d’achat (dont on voit qu’elle est largement fictive).

Reste à comprendre pourquoi l’opposition n’a pas mis en avant ce jeu de dupe. Ayant défendu cette mesure (sans doute sans se rendre compte de l’implication du système d’indexation sur ses bénéficiaires finaux), le PTB était mal placé pour s’y opposer. On aurait cependant pu s’attendre à une réaction plus vigoureuse d’Ecolo ou des syndicats. Leur timidité dans ce dossier est toutefois bien compréhensible : la baisse de la TVA semble très populaire auprès d’une large part de la population qui, de manière bien compréhensible, ignore l’effet subtil de l’indexation des salaires et constate simplement une baisse de sa facture d’énergie. Le temps d’attention maximal de l’électeur moyen étant ce qu’il est, tenter une explication raisonnée de la mesure semblait relever de la mission politique suicide…

Par Frédéric Panier

[1] Notons aussi que le gouvernement devra compenser le coût budgétaire de la réduction de la TVA par d’autres mesures : le choix de ces mesures influera également sur l’identité finale des gagnants et des perdant.

imprimer
envoyer
16790
16791
16792
16793
commenter (4)
  • Ceci n’est pas un poisson d’avril Posté par Fred Panier, le 2 avril 2014
    @ Hadelin : certes, Ecolo s’est (seul contre tous) opposé a la mesure, il faut le saluer et je ne dis pas le contraire dans mon post (meme si j’aurais sans doute du le mentionner (...)
    Lire la suite
  • Ceci n’est pas un poisson d’avril Posté par rapidos, le 2 avril 2014
    Donc le PTB est l’idiot utile de la gauche de gouvernement ?
    Lire la suite
  • Ceci n’est pas un poisson d’avril Posté par Hadelin de Beer, le 2 avril 2014
    Bonjour, Vous vous posez la question de la réaction d’Ecolo. En voici 2. Comme si Ecolo avait lu votre blog avant qu’il n’ait été publié ;-) http://www.ecolo.be/?une-solution-p... (...)
    Lire la suite
  • Ceci n’est pas un poisson d’avril Posté par Patrick Lowie, le 1er avril 2014
    Je me souviens que la baisse de la TVA de l’électricité était une revendication syndicale.
    Lire la suite

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?