6.12.2015

Comprendre Daesh ?

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Vous êtes fous ? Il n’y a rien à comprendre. Ce sont des criminels psychopathes, point barre. Vouloir comprendre, c’est déjà se préparer à leur trouver des excuses – la fameuse « excuse sociologique » –, à leur concéder des circonstances atténuantes, et du coup à miner notre détermination à les combattre sans faiblesse.

Du calme. Décidement, le double sens du verbe « comprendre » dans la langue française continue à faire des dégâts. Il faut pourtant absolument « comprendre » (au sens de « rendre intelligibles ») des actes qui défient de prime abord notre entendement. Mais pour certains amateurs de postures viriles (« je tire d’abord, je réfléchis ensuite »), c’est peut-être déjà trop. Car remonter l’engrenage des motivations qui poussent au crime, c’est aussi reconnaître que les pires criminels sont accessibles à des sentiments et à des émotions et qu’ils restent des êtres humains malgré l’abjection de leurs actes. À force de les caractériser comme des bêtes sauvages à forme humaine dans une surenchère d’épithètes, on est à deux doigts de remettre en question une des balises morales de l’Europe : l’interdiction de la peine de mort. Écoutez la rumeur qui monte : interdire la peine de mort, peut-être, mais pas pour les assassins d’enfants, pas pour les tueurs de policiers, pas pour les assassins violeurs. Et, bien sûr, pas pour les terroristes.

Il faut entendre les parents de djihadistes. Atterrés, dévastés par le crime de leurs enfants, que pourtant ils aimaient et dont ils se croyaient aimés. Ceux-là cherchent à « comprendre » comment le ver est entré dans le fruit de leurs entrailles. S’ils sont devenus des monstres, ils ne l’ont pas toujours été. Et pour ceux qui survivent, ils ne le resteront pas forcément toute leur vie.

Mais l’utilité de « comprendre » est encore ailleurs. Les bombes qui pilonnent Daesh n’effaceront pas les raisons qui l’ont fait surgir précisément à cet endroit, là où des populations arabes de tradition sunnite subissaient le joug d’autorités chiites (Bagdad) ou de leurs cousins alaouites (Damas). Si les avions des coalisés arrivent à détruire toutes les structures de l’« État islamique », qui les remplacera ? L’exemple du fiasco libyen devrait pourtant servir de leçon : tout démolir puis s’en aller est souvent pire que le mal qu’on voulait combattre. Compter sur le régime d’Assad – à qui un répit est laissé – ou sur les Kurdes pour pacifier cette zone, c’est se préparer à la perdre une deuxième fois, et sans doute pour très longtemps [1].

L’exemple de Nurit

Les crimes des autres sont toujours plus horribles que ceux commis par son propre camp. La douleur d’avoir perdu un proche peut rendre aveugle. D’où mon admiration pour une femme dont l’amitié m’honore. Nurit Peled est professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem. En 1997, sa fille Smadar âgée de 13 ans fut victime d’un attentat-suicide où périrent cinq israéliens, dont trois adolescentes, et les trois jeunes porteurs de bombes palestiniens. Nurit Peled refusa les condoléances de Netanyahou, Premier ministre déjà à cette époque, le tenant pour le principal responsable de son deuil, et chercha à rencontrer les parents des assassins de sa fille. De ces rencontres naquit l’association israélo-palestinienne des Familles endeuillées pour la paix [2].

Bien sûr, comparaison n’est pas raison, mais dans la manière de faire face au terrorisme, certains s’emploient à cliver encore plus notre population en rejetant sa part musulmane amalgamée aux djihadistes de manière explicite ou subliminale. Cette attitude nous pousse vers la guerre civile. Nous pouvons, au contraire, opérer de manière inclusive au nom d’un « nous » attentif à toutes les souffrances, sans en mépriser aucune. Et ainsi sortir plus forts et plus unis de l’épreuve.

•••

[1] Lire à ce propos l’analyse de Benjamin Peltier sur le site de la Revue nouvelle.

[2] De cet événement tragique, Simone Bitton a tiré un film superbe, L’Attentat.

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