Accueil du site >Blog  >Le blog d’Henri Goldman  >Contre la suédoise, au-delà du vacarme
19.10.2014

Contre la suédoise, au-delà du vacarme

imprimer
envoyer
17188
17189
17190
17191
17192
17196
17197
17199
17202
17206
17194
17195
17193
17200
17201
17212
commenter (16)

De mémoire de commentateur, on ne se souvient pas de l’installation d’un gouvernement qui se soit déroulée dans une telle ambiance. Le Parti socialiste y a étrenné ses habits de parti d’opposition qu’il n’avait plus enfilé depuis… 27 ans. L’énergie qu’il met pour dénoncer « la suédoise » est proportionnelle à son besoin de retrouver une certaine crédibilité dans un rôle que ses actuels dirigeants n’ont jamais connu.

Mais pourra-t-il s’y engager en faisant l’impasse sur les responsabilités de son courant dans le lent démantèlement du modèle social européen ? Entre 1945 et 1974, pendant 30 ans de prospérité ininterrompue, une croissance économique vigoureuse permit simultanément la hausse des salaires et l’augmentation des profits. Sur cette base s’est nouée à l’époque une certaine complicité entre les « partenaires sociaux ». Depuis 1974, c’est terminé. Cette année-là, pressentant ce retournement, Helmut Schmidt (ci-contre), le chancelier social-démocrate de la République fédérale allemande, énonça un « théorème » qui allait inspirer toutes les politiques des gouvernements européens dans les décennies suivantes : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». D’où on trouva indispensable, puisqu’on ne pouvait plus tout faire en même temps, de garantir en priorité la hausse des profits à découper dans un « gâteau » qui ne grandissait plus. Et, de fait, depuis les années 80, la part des profits dans le PIB n’a pas cessé d’augmenter (+ 8,8% en France), tandis que la part des salaires diminuait d’autant.

De Blair à Valls

Cette orientation a été mise en œuvre avec zèle par tous les grands formats de la social-démocratie européenne, hier de Tony Blair à Gerhard Schröder, aujourd’hui de Manuel Valls (qui dirige, selon son propre mot, un « gouvernement pro-business ») à Matteo Renzi qui vient d’assouplir les conditions de licenciement. Sans doute, il serait injuste de mettre François Hollande dans le même sac que Nicolas Sarkozy. Mais la différence est seulement de degré, pas d’inspiration. Comme le constate lucidement l’éditorialiste Alain Narinx dans le quotidien d’affaires L’Écho : « La droite n’est pas au pouvoir partout. Mais elle a gagné la bataille idéologique. [1] » Pas étonnant que la gauche social-démocrate et la droite conservatrice puissent aussi facilement s’accorder pour se partager les postes dans la nouvelle commission européenne.

Alors, on peut trouver quelque exagération dans la promesse de radicalité retrouvée de la nouvelle opposition socialiste à la suédoise. À l’analyse, en comparaison avec le « gouvernement papillon » qui s’était bien engagé dans les politiques d’austérité et dont trois composantes sur six rempilent dans la suédoise, le changement n’est pas si grand. Il y aura sans doute un saut d’index, voire deux, mais quel en sera le véritable impact, l’inflation étant aujourd’hui réduite à presque zéro ? L’âge de la pension légale est porté à 67 ans… mais seulement en 2030. En revanche, l’indexation des salaires [2] est maintenue et les allocations de chômage ne seront finalement pas limitées dans le temps. Enfin, concernant la politique d’immigration et d’asile, la présence de Maggy De Block dans la nouvelle équipe garantira une parfaite continuité. Quant à deux autres propositions typiquement de droite – le service minimum à la SNCB et les travaux d’intérêt général pour les chômeurs –, leur traduction pratique se heurte à tant de problèmes que les carottes ne sont pas encore cuites.

Gauche-droite ou nord-sud ?

Le rôle de l’opposition étant… de s’opposer, on comprend que le PS fasse flèche de tout bois. Par exemple, qu’il ne laisse pas passer les « dérapages » de certains néo-ministres de la N-VA pas encore à l’aise dans leur costume trois pièces. On est moins ravi quand, dans la bouche de quelques ténors socialistes, le clivage gauche-droite finit par ressembler au clivage nord-sud en ravivant l’opposition ethnique entre (tous les) Flamands et (tous les) francophones, ce qui est le parfait décalque de la vieille thèse de De Wever.

Mais ne faisons pas trop la fine bouche. Que le PS se retrouve dans l’opposition, où il retrouvera le SP.A, Écolo et Groen, le PTB, les organisations syndicales et la meilleure part de la « société civile », c’est une excellente nouvelle. La possibilité existe désormais qu’une gauche digne de ce nom et riche de sa diversité puisse se déployer. C’est bien nécessaire, après tant de reculs qui ont démoralisé la population en la poussant vers l’abstention voire pire. Car c’est bien la décrédibilisation de tout projet de gauche qui a permis à une nouvelle majorité de droite de prendre la direction du pays. D’un point de vue démocratique, la mise en place de la suédoise est totalement légitime. Sa volonté exprimée de changer de cap dispose a priori de l’accord d’une majorité de la population. La riposte qui se met aujourd’hui en place devra en tenir compte. Le 25 mai, la gauche a globalement reculé sur le plan électoral. C’est à une véritable reconquête idéologique et culturelle qu’il faudra s’atteler.

Et pour cela, tout un projet alternatif est à reconstruire. Il faut prendre acte que la route d’un retour au pacte social de la Libération est définitivement barrée. Une « croissance » à deux chiffres est désormais un leurre et, si par extraordinaire, elle était possible, il faudrait tout faire pour l’empêcher pour des raisons écologiques impérieuses. Centrer la riposte syndicale sur le pouvoir d’achat, comme un congrès de la FGTB vient de le décider, pose question. La culture de consommation de masse, qui a été profondément inoculée dans la population depuis des décennies (la bagnole, la villa en lotissement péri-urbain, les vacances en avion…) est désormais un obstacle à l’alternative.

Mis en œuvre depuis 40 ans par tous les gouvernements européens de droite comme de gauche, le « théorème de Schmidt » a démontré sa fausseté. La mondialisation, qui exacerbe le dumping social et environnemental, est passée par là. Formuler un autre projet, qu’on pourrait qualifier de « rouge-vert » ou d’« écosocialiste », le faire vivre dans la population, y compris à partir d’expérimentations exemplaires, c’est une ambition qui va bien au-delà des effets de tribune [3].

•••

Post-scriptum, 20.10.2014. Dans la version postée hier, ce billet évoquait des propos où Laurette Onkelinx aurait parlé de « mérule flamande ». Si de tels propos ont été tenus (ce qu’elle conteste), c’était… en 2007. J’ai manqué de vigilance dans mon travail de référencement et lui présente mes excuses.

•••

[1] Voir aussi à ce propos l’éditorial de Marc Jacquemain dans le numéro 87 de Politique, novembre-décembre, à paraître.

[2] Une particularité que la Belgique ne partage qu’avec l’Espagne, le Luxembourg, Malte et Chypre.

[3] Sous une forme légèrement différente, ce billet sera repris en éditorial dans le numéro de novembre de la revue Points critiques de l’Union des progressistes juifs de Belgique.

imprimer
envoyer
17188
17189
17190
17191
17192
17196
17197
17199
17202
17206
17194
17195
17193
17200
17201
17212
commenter (16)
  • Contre la suédoise, l’austérité verte ? Posté par Tom Goldschmidt, le 27 octobre 2014
    La culture de consommation de masse est nocive tant pour l’écologie que pour l’épanouissement de l’être humain, qui consacre à bosser pour smartphone, bagnole et home-cinema un temps (...)
    Lire la suite
    • Austérité verte ? Posté par Henri Goldman, le 6 novembre 2014
  • Une certaine hypocrisie... Posté par Michel Teller, le 23 octobre 2014
    Il y a une question que je brûlerais de poser aux responsables du PS (et accessoirement du CDH) : vont-ils prendre l’engagement solennel de rabaisser l’âge de la retraite et de (...)
    Lire la suite
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Philippe Lauwers, le 22 octobre 2014
    Je partage ton analyse, Henri. Avec des nuances, dont certaines déjà exprimées par d’autres. J’en ajouterais une : il y a, dis-tu, entre la suédoise et le papillon, une simple (...)
    Lire la suite
    • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Henri Goldman, le 22 octobre 2014
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par claudeclovis, le 21 octobre 2014
    Henri, Belle analyse mise en perspective historique parfaitement justifiée. Un bémol : le maintien du pouvoir d’achat est indispensable pour nombre de nos concitoyens/nes (...)
    Lire la suite
    • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Henri Goldman, le 22 octobre 2014
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme : reconstruire une alternative ! Posté par Jean - Claude Englebert, le 21 octobre 2014
    Oui, 3 fois oui. J’ai abordé cette question sous un autre angle ici : http://jcenglebert.weebly.com/blog/...
    Lire la suite
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Patric Jean, le 19 octobre 2014
    Je partage en grande partie cette analyse à un élément près, et d’importance. Je pensais aussi, après l’éviction de Jospin du second tour des présidentielles françaises, que la gauche (...)
    Lire la suite
    • LA GAUCHE NE VA PAS SE RENOVER Posté par GERARDO CORNEJO, le 20 octobre 2014
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Guy Leboutte, le 19 octobre 2014
    "Mérule flamande"...! Laurette Onkelinkx ne fait pas souvent dans la dentelle. En 2006, ministre de l’éducation de la communauté française agitée par une longue grève des (...)
    Lire la suite
    • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Francis Delmotte, le 20 octobre 2014
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Franco Carminati, le 19 octobre 2014
    Le billet sur la Suédoise est pertinent sur plus d’un aspect, mais la déclaration que "d’un point de vue démocratique, la mise en place de la suédoise est totalement légitime." (...)
    Lire la suite
    • La crise de la représentativité Posté par Guy Leboutte, le 20 octobre 2014
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Henri Roanne-Rosenblatt, le 19 octobre 2014
    Il y a un travail pedagogique important a accomplir en expliquant clairement, chiffres a l’appui, les degats causes a terme par la si vantee politique de Helmut (...)
    Lire la suite
  • Contre la suédoise, au-delà du vacarme Posté par Alain Willaert, le 19 octobre 2014
    Se battre pour maintenir ou retrouver un pouvoir d’achat, et donc tabler sur la relance de la consommation pour sortir de la crise contient en lui-même cet effet collatéral peu (...)
    Lire la suite

Avertissement

Les commentaires sont modérés a priori. Les intervenants sont priés de communiquer leur véritable identité : on débat ici à visière découverte. Bien que la polémique, même dure, soit admise et même encouragée, l’administrateur du site ne validera pas les messages dans trois cas de figure :

1. En cas de défaut manifeste de courtoisie et de recours à l’injure en lieu et place d’argument.

2. Quand le message sort trop manifestement du cadre du sujet traité.

3. Quand l’intervenant intervient de façon répétitive en utilisant ce blog comme une tribune et non comme un lieu d’échange.


Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?