12.03.2017

Contre le "vote utile"

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Je fais partie de cette frange d’électeurs qui a l’habitude de voter pour des formations perpétuellement minoritaires. Je le fais en espérant bien sûr que les idées portées par ces formations progressent. Ça arrive parfois, mais jamais au point de devenir majoritaires. Je ne m’en fais pas trop : même des opinions minoritaires, si elles sont argumentées avec intelligence et sans mépris pour ceux/celles qui ne les partagent pas, peuvent avoir de l’influence dans le champ des idées, sur les mouvements sociaux et les actions citoyennes et, par ricochet, dans la sphère politique.

À chaque élection, je dois donc me défendre des appels insistants au « vote utile » : en votant pour des listes qui n’ont aucune chance d’arriver au pouvoir, je priverais de voix des formations plus modérées de mon propre camp et je renforcerais par défaut le camp d’en face. Ce serait « la politique du pire », me dit-on. Donc, si je voulais donner une leçon à Di Rupo qui m’aurait déçu, je ferais le jeu de Reynders ou de De Wever. Aux États-Unis, quiconque avait envie de sanctionner Clinton victorieuse de Sanders aux primaires démocrates au prix de quelles magouilles se serait retrouvé l’allié objectif de Trump. En France, il y a quelques semaines, on insistait lourdement pour que Mélenchon se désiste au profit de Hamon afin que la gauche puisse se qualifier pour le deuxième tour et alors l’emporter. Et comme ça ne s’est pas fait, c’est le vote Hamon qui est aujourd’hui décrédibilisé : si on veut éviter le face à face mortifère entre une fasciste et un clone de Margaret Thatcher, le « vote utile », ce serait de voter dès le premier tour pour Macron.

En général, avec moi, ça ne marche pas. Une élection, c’est rarement la fin de tout. Le véritable pouvoir n’est pas forcément localisé chez qui en a les attributs. Les rapports de force sociaux et idéologiques ne sont pas abolis par l’élection, même si celle-ci modifie le champ de bataille. Si j’avais été américain, dégouté comme beaucoup du système bipartisan et en particulier du choix fait par le parti démocrate de la candidate de Wall Street, j’aurais eu beaucoup de mal à voter pour elle, d’autant plus que je n’arrivais pas à prendre Trump au sérieux, persuadé que les intérêts économiques dominants le conduiraient à raboter ses outrances. Les 50% d’abstentionnistes qui ont refusé un tel choix désespérant sont-ils responsables de l’élection de ce personnage ? J’aurais sans doute été parmi eux, quitte à m’en mordre les doigts aujourd’hui.

Alors, voter tout de suite Macron ? Je vois bien la tentation, et je vois aussi qui se précipite. Au deuxième tour, face à l’autre, ce serait sans hésitation. Macron est un libéral assumé avec une fibre sociale, une sorte de Juppé mais sans véritable base électorale. Je lui reconnais une qualité, qui à mes yeux n’est pas mince par les temps qui courent : son refus de l’obsession identitaire. Mais il est productiviste, pro-nucléaire et euro-béat. Il assume la « politique de l’offre » et la dérégulation du marché du travail mise en œuvre par la loi El Khomri, estimant que François Hollande n’a pas été au bout de ses excellentes intuitions. Donc tout le contraire de ce à quoi ce qui reste de la gauche française, celle de Mélenchon comme celle de Hamon en passant par celle de Jadot, est attaché. Et cette gauche-là, dont je n’ai jamais cru qu’elle puisse tactiquement se rassembler dans le timing complètement pervers de l’élection présidentielle, doit déjà se préparer pour « le coup d’après » en ne se laissant pas gagner par la panique [1]. Et donc exister électoralement au premier tour, pour ensuite ne pas se faire laminer aux élections législatives qui suivront.

Au risque de priver Macron d’un deuxième tour et d’être condamné à un face à face insupportable ? Oui, à ce risque. Car quel que soit l’élu, il trouvera en face de lui des citoyens qui n’auront pas encore perdu toute capacité de résistance. Et qui résisteront d’autant mieux qu’ils ne se seront pas fait politiquement hara-kiri en votant contre leurs convictions dès le premier tour.

C’est un pari ? Oui. Mais je ne crois pas que la peur soit la meilleure des conseillères.

•••

[1] Voir cet ancien billet sur mon blog, avec quelques erreurs de casting.

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  • Contre le "vote utile" Posté par Abdellatif, le 14 mars 2017
    Pourquoi toujours devoir se comparer à la France ?
    Lire la suite
  • Contre le "vote utile" Posté par Etienne, le 14 mars 2017
    Trois démarches différentes peuvent diriger mon vote : le calcul, la raison, le coeur. Aux élections néerlandaises, si je me déterminais par calcul, je voterais Mark Rutte car (...)
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  • Contre le "vote utile" Posté par Francis Schwan, le 13 mars 2017
    Depuis notre archaïque Royaume de Belgique, nous ne pouvons qu’observer la scène du cirque français et craindre la menace de contagion qui se pointe ici comme à Paris. Pour nous (...)
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