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Festivals, face B

Chronique d’été sur une lecture alternative des festivals. Des participants nous parleront de l’ambiance, des à-côtés et nous feront découvrir les festivals, face B. Parce qu’aller à un festival, c’est écouter de la musique, mais c’est aussi parfois la consommer.


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11.07.2012

Couleur café, un festival comme les autres ?

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Ceux qui ont connu les premières éditions de « Couleur café » en conviendront : le festival, originellement axé autour de la découverte des musiques du monde et qui se voulait « ancré dans le tissu social bruxellois », n’a plus grand-chose à voir avec l’idée originale de ses concepteurs. Ce qui n’était qu’un modeste évènement urbain organisé à l’ancien marché couvert des Halles de Schaerbeek s’est peu à peu transformé en l’un des festivals les plus réputés du plat pays.

Mais une fois passée l’étape de la nostalgie, il faudrait être mal informé ou de mauvaise foi pour tirer un bilan globalement négatif de cette 22e édition du festival. Un public toujours aussi nombreux a pu découvrir une affiche très éclectique. Les amateurs de Hip Hop auront sans nul doute été particulièrement conquis par les hautes performances de scène de Public Enemy, le style loufoque des De La Soul ou encore le répertoire bien connu du légendaire Nas. Les adeptes du déhanché endiablé n’auront pas non plus été en reste puisqu’un chapiteau dédié à l’apprentissage de diverses danses exotiques leur a été consacré.

Comme chaque année, les organisateurs (l’ASBL Zig-zag) ont réussi, en dépit d’un public de plus en plus jeune, à conserver un certain aspect familial à l’évènement. La nouvelle disposition du site n’a semble-t-il gêné personne. Les stands d’alimentation ont été regroupés dans l’ancienne gare maritime, renommée pour l’occasion « palais du bien manger », où les gastronomes aux goûts exotiques auront été servis pour leur argent. Exposition de photos, village solidaire (inscrit cette année dans le thème des énergies renouvelables) et performances artistiques diverses se sont articulés dans un ensemble qui fait de cet évènement bien plus qu’un simple festival de musique.

On notera également l’attention accordée aux personnes à mobilité réduite, des passages en durs, des rampes d’accès et plusieurs plates-formes spécialement conçue pour eux leur permettant de suivre avantageusement la plupart des concerts. Le climat général était par ailleurs globalement convivial, et, selon la croix rouge et les services de sécurité, aucun incident majeur n’a été à déplorer.

Dans une telle ambiance, rien d’étonnant au peu d’empressement des festivaliers à se poser des questions qui dérangent.

Diversité culturelle, uniformité sociale

La promotion de la diversité, maître-mot du festival depuis ses débuts, a peu à peu changé de sens. Si la présence d’échoppes artisanales des quatre coins du monde et d’authentiques artistes en provenance des pays du sud (même si leur proportion tend à diminuer d’année en année) témoigne d’une volonté de favoriser la diversité et les échanges culturels, on ne peut en dire autant de la diversité sociale. Avec un prix du billet journalier prohibitif (36€ en prévente, pour 44€ sur place), le festival a du mal à attirer un public aux origines sociales variées. Alors que les têtes d’affiche ont attiré en masse les jeunes dans le vent en provenance de tout le royaume et que la gratuité des billets offerte aux enfants de moins de 10 ans a permis de conserver le caractère familial de l’évènement, les organisateurs ont de facto choisi de se couper de la partie de la population bruxelloise la plus pauvre. Un paradoxe, quand on sait la proximité géographique du site de Tour & Taxi avec les quartiers défavorisés de la capitale. “Les blacks sont sur scène, les blancs dans le public” caricature avec malice une habituée, qui regrette une certaine boboïsation du festival.

Conséquence d’un prix peu abordable et d’une édition sold-out durant les deux premiers jours : les candidats au resquillage sont toujours aussi nombreux. Un important dispositif de sécurité a ainsi été mis en place pour éviter toute infiltration illégale du site du festival : doubles barrières métalliques, miradors à l’affut de toute intrusion dans les zones les plus accessibles, rondes (parfois motorisées) d’agents de sécurité à travers les no man’s land décrétés dans les terrains jouxtant le site... De quoi donner du fil à retordre aux mélomanes désargentés, qui cette année encore ont rivalisé d’ingéniosité pour déjouer (parfois avec succès) la surveillance du festival.

Préoccupation écologique ou « greenwashing » ?

L’organisation du festival a par ailleurs redoublé d’effort pour réduire son empreinte écologique, forcément conséquente pour un évènement de cette importance : outre un village solidaire, dans lequel petits et grands pouvaient découvrir les enjeux de l’écologie à travers des activités ludiques, l’attention a été portée sur le recyclage et le tri des déchets. Des mesures ont également été prises avec les stands d’alimentation pour limiter le gaspillage et pour collecter la nourriture excédentaire afin de la distribuer aux associations d’aides aux plus démunis.

Ce réel souci écologique aurait néanmoins été plus convaincant sans l’omniprésence au festival d’un spécialiste de l’éco-blanchiment BNP Paribas Fortis, sponsor officiel de l’évènement. En 2010, la présence de la banque franco-belge avait pu choquer au regard du thème de l’édition, axé autour de la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Les mauvaises langues avaient alors accusé la firme de saisir l’occasion pour redorer le blason d’un secteur critiqué pour son manque d’éthique et son rôle dans la crise économique, et de promouvoir l’idée qu’un « capitalisme à visage humain » est possible. Rebelote cette année, cette fois sous l’angle du « capitalisme vert ». En particulier, l’organisation du spectacle son et lumière constitua une bonne occasion pour la banque de se mettre en valeur. A 23 heures, chaque soir, le festival est plongé dans un noir complet. S’ensuit alors une performance vidéo projetée sur l’ancienne gare maritime. L’animation – par ailleurs très honorable – se clôt par une fresque géante aux motifs étoilés et aux couleurs du généreux sponsors qui éclaireront le festival pour le reste de la soirée.

Une technique que n’aurait pas désavouée l’ancien PDG de TF1 Patrick Le Lay, qui avait été à l’époque brocardé pour avoir confessé que le rôle des émissions de divertissement était de « rendre les cerveaux des téléspectateurs disponibles à la publicité ». Ceux des festivaliers s’avérant l’être particulièrement après une journée hors du commun et un spectacle non moins impressionnant, les créatifs de BNP Paribas eurent été mal avisés de ne pas profiter des dernières heures du festival pour y imprimer insidieusement l’image de la banque…

Les nostalgiques de l’époque où le festival faisait la part belle aux découvertes exotiques auront sans doute déploré que les groupes peu connus soient souvent relayés aux lieux les moins visibles du festival. Si la scène principale a réservé quelques surprises (à l’instar des impertinents gypsy punks de Gogol Bordello), elle fut prioritairement réservée aux artistes commerciaux, relayant la plupart des groupes méconnus à des plateaux de second rang. Les zimbabwéens de Mokoomba, l’une des révélations de ce festival, auront ainsi dû se contenter de la scène la moins visible et d’un public restreint (bien que spectaculairement motivé), pâtissant de la présence au même moment d’un Sean Paul prévisible et sans intérêt sur la scène principale.

On épinglera aussi une place accordée à la prévention et à l’information contre les drogues décevante pour un évènement de cette ampleur. En 2011, des rencontres avaient été organisées par la Communauté française entre organisateurs de festivals et associations de prévention contre les drogues et les MST. Elles avaient alors débouché sur une coordination exemplaire entre la direction de Couleur café et les associations, regroupées dans un grand stand consacré à la prévention. Rien de tel cette année : le stand fut scindé entre une Plate-Forme Prévention Sida, idéalement disposée, et un stand d’information sur les drogues réduit à un minuscule emplacement noyé entre deux échoppes à proximité de la grande scène – configuration peu propice à la discussion –, qui fut donc très peu remarquée. « Il y a une volonté de marginaliser la prévention antidrogue, car elle nuirait à l’image d’un festival qui se veut familial », analyse une bénévole du stand, visiblement agacée. Sa supérieure est plus nuancée : « La direction a changé cette année. Il est regrettable qu’il n’y ait pas eu de concertation et que nos demandes n’aient pas été entendues, mais il est difficile de tout prévoir pour un évènement d’une telle ampleur. » 

Si le festival parvient à conserver l’image d’un évènement ouvert, multiculturel et engagé les difficultés à conserver un caractère authentiquement alternatif se font sentir un peu plus d’année en année. Cette édition 2012 n’y échappe pas. Les organisateurs entameront-ils une réflexion en vue de se rapprocher de l’esprit qui a contribué à sa création ? Une chose est certaine : à la vue de l’accueil réservé cette année par les festivaliers, le point de rupture n’est pas pour tout de suite. En dépit de ses travers, Couleur café semble avoir encore de belles années devant lui.

Grégory Mauzé

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