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24.01.2010

Cuisine communautaire juive et laïcité

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Le Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB) est la coupole qui regroupe presque toutes les organisations juives francophones [1]. L’actuel président du CCOJB, Joël Rubinfeld, est ce qu’on appelle une « personnalité controversée ». Élu en 2007 contre des candidats plus modérés, Rubinfeld, par ailleurs président du think tank néoconservateur Atlantis Institute, incarnait la radicalisation du noyau communautaire juif en phase avec l’évolution vers la droite du centre de gravité de la politique israélienne. Pour ce noyau, le monde politique belge fait désormais preuve, pour des raisons électoralistes, d’une tolérance coupable vis-à-vis des nouveaux antisémites et des ennemis d’Israël. Il faut cesser de lui lécher les bottes et en finir avec les intrigues de cour qui n’aboutissent à rien. Ainsi, Rubinfeld a cabré le parti socialiste et s’est brouillé avec la presse, tout en n’arrivant pas à résorber les profondes divisions révélées par son élection [2]. C’est ce que lui reprochent ses adversaires d’hier et d’aujourd’hui, qui souhaitent en revenir à l’ancienne posture légitimiste traditionnelle du judaïsme consistorial : ne jamais se brouiller avec ceux qui détiennent le pouvoir en Belgique, pour rester en capacité de les influencer.

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Le litige avec le PS est parti de Nivelles.

Or, le CCOJB se choisira en mars un nouveau président. La campagne est désormais lancée. Dans son numéro de janvier, le mensuel Regards, du Centre communautaire laïc juif dont le candidat fut battu par Rubinfeld, fait le procès du « consensus brisé ». La communauté doit absolument retrouver son unité et le nouveau président devra refaire ce que l’actuel a défait.

Mais autour de quel contenu ? Chacun aspire au rassemblement, à condition que ce soit autour de ses propres positions, et Rubinfeld a beau jeu d’affirmer que ce manque d’unité est le fait de ceux qui n’ont jamais accepté la légitimité de son élection [3]. Tout est donc question de programme et de profil.

Ainsi, dans le même numéro, Regards consacre une page à la promotion d’un candidat présenté avec bienveillance et qu’on suppose être le sien : le docteur Maurice Sosnowski, professeur à l’ULB, chef de service aux hôpitaux Saint-Pierre et Bordet. En se présentant, il dessine les axes de ce qui devrait refonder à ses yeux un nouveau consensus au sein du CCOJB. Selon lui, « il est important que la communauté juive soit rassemblée car on sait tous que 95% des Juifs de Belgique ont des objectifs communs ». Quels sont ces objectifs que Maurice Sosnowski se propose d’incarner ? À la lecture de sa présentation, j’en dénombre quatre, du plus anodin au plus signifiant.

1. L’ouverture à la diversité sociale et culturelle. « En tant que médecin, je soigne des patients issus des quartiers les plus défavorisés de Bruxelles et en tant que maître de stage, je forme des médecins marocains et algériens. » Sympathique, un tantinet paternaliste, mais parfaitement insignifiant. Qui oserait dire le contraire ?

2. La réaffirmation de l’attachement à la Belgique où « les Juifs ont leur place ». Utile contrepied face à ceux – qui ne sont tout de même qu’une poignée – pour qui la Belgique est devenu un enfer antisémite.

3. Proclamation d’un attachement à Israël « qui n’est pas une abstraction ». Étudiant, il s’est battu contre des « groupuscules pro-palestiniens » et a déjà été confronté « aux réactions antisémites que suscite parfois le conflit israélo-palestinien ». C’est tout ? C’est tout. Pas un mot à l’intention d’un gouvernement israélien qui s’est ouvert à l’extrême droite et aux intégristes juifs mais qui ferme toutes les portes du dialogue et de la réconciliation avec les Palestiniens. Pour plaire à 95% des Juifs de Belgique, il faut que le CCOJB reste légitimiste à 100% : la communauté juive ne peut pas plus critiquer Israël aujourd’hui que le Parti communiste ne pouvait critiquer l’URSS hier.

4. Mais puisqu’il faut mettre du contenu, le voici : « Sa bonne connaissance des questions liées à l’interculturalité et à la diversité ne l’empêche pas de veiller au respect de la laïcité dans les services publics. » Sur ce sujet, « Maurice Sosnowski n’a pas hésité à prendre ses responsabilités ». Et voici le fait d’armes héroïque dont le candidat s’enorgueillit : il y a deux ans, lorsqu’une infirmière est venue voilée au bloc opératoire, il lui en a interdit l’entrée. (« Elle peut porter d’autres bonnets ou d’autres couvre-chefs si elle souhaite se couvrir la tête. ») Victoire : « Le lendemain, cette femme est revenue sans son voile sans le moindre incident. »

Voilà donc la nouvelle frontière sur laquelle ce candidat veut engager la communauté juive. Pour le reste, il ne nous dit que des banalités et, notamment, il prend soin de ne rien dire sur la question capitale du rôle spécifique qui revient aux Juifs dans la promotion d’une paix juste au Moyen-Orient. Mais il trouve manifestement important de proposer à la communauté juive de s’engager dans la défense intransigeante de la laïcité selon la conception qu’il s’en fait et qui est loin d’être partagée par tous les laïques [4]. D’où ma question : est-il vraiment nécessaire que la communauté juive s’engage en tant que telle dans ce débat de société alors que, là où on l’attend vraiment, elle n’aurait plus rien à dire d’un peu utile ?

Sans revenir sur le fond du débat [5], je voudrais rappeler quelques souvenirs qui devraient pousser les démocrates, et tout particulièrement peut-être les démocrates juifs, à ne pas se tromper de combat.

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Juifs de Lukow, Pologne. Mon grand-père, mort à Treblinka en 1942, est peut-être parmi eux.

Dans les années 30, la Pologne comptait environ 30 millions d’habitants, dont 10% de Juifs. La plupart d’entre eux professaient la religion juive et en portaient les « signes ostensibles », soit la kippa et la barbe pour les hommes et la perruque pour les femmes. En 1935/36, les Juifs furent exclus de la fonction publique de la seule région où ils avaient pu accéder au service de l’État, à savoir la Galicie (Lvov), anciennement autrichienne. Mais on dispose des statistiques de la présence juive dans la fonction publique dans le reste de la Pologne. Les chiffres datent de 1931. À la poste : 21 Juifs sur 16 840 fonctionnaires. Dans les chemins de fer : 44 sur 28 895. Dans l’administration et les tribunaux : 534 sur 41 905. J’imagine ma grand-mère se présenter pour une place vacante de cantinière aux chemins de fer polonais. Elle peut avoir le poste, lui dit la préposée, à condition qu’elle retire sa perruque au travail, car le service public doit rester neutre. Mais pour ma grand-mère, dont l’identité religieuse n’était pas un caprice réversible, il ne pouvait en être question. Dirait-on d’elle aujourd’hui qu’elle était une intégriste faisant du prosélytisme pour le « judaïsme réac », et que l’on a bien fait de l’écarter, comme tous les autres Juifs ?

Je sais bien que comparaison est rarement raison. Mais j’aimerais être sûr que la Belgique laïque soit vraiment à l’abri des dérives de la Pologne cléricale.


[1] À l’exception notoire de l’Union des progressistes juifs de Belgique qui se refuse à reconnaître la « centralité d’Israël » et s’excluerait donc d’elle-même du consensus minimal. Quant aux organisations anversoises, elles ont leur propre coupole, le Forum der Joodse Organisaties.

[2] Voir ici le bilan qu’il fait de sa présidence.

[3] Élection selon la règle « une organisation = une voix », qu’il s’agisse d’un groupuscule qui n’existe que sur papier ou d’une organisation de plusieurs centaines de membres (voir ici la liste). Mais ceci est un autre débat.

[4] Voir, en France, les positions de la Ligue des droits de l’Homme, de la Libre pensée ou de la Ligue de l’enseignement, en Belgique de personnalités comme Hervé Hasquin ou Édouard Delruelle, et dont l’esprit se retrouve dans la Déclaration universelle sur la laïcité au XXIe siècle.

[5] J’ai exposé mon point de vue ailleurs sur ce blog, et notamment ici.

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  • Cuisine communautaire juive et laïcité Posté par Hanut muslim, le 11 juillet 2010
    Bonjour, Je suis pour ma part musulman et ce que vous écrivez à la fin à propos de votre grand mère "dont l’identité religieuse n’était pas un caprice réversible" me fait penser à ce (...)
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  • Essayons "vivre ensemble". Posté par Pierre Verhas, le 26 janvier 2010
    Je ne suis pas Juif. Je suis, comme toi, un citoyen dans le sens républicain du terme. Cependant, ton post m’intéresse au plus haut point car il pose la vraie question : comment (...)
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