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15.02.2015

Culture à la RTBF : les deux émissions qu’il faut y créer

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Vient le temps de la reconstruction après l’arrêt, fin 2014, de « Cinquante degrés Nord » : quelles émissions culturelles nouvelles programmer sur les antennes TV de la RTBF ?

Dès le 26 novembre 2014, l’administrateur général Jean-Paul Philippot trace sans langue de bois sa future politique éditoriale dans une interview accordée à Maxime Biermé au Soir : « La culture n’est pas faite pour le prime time ».

Cette déclaration de guerre n’a pas suscité autant de réactions que la note dite « contre la culture » soutenue, il y a une vingtaine d’années, par son prédécesseur Jean-Louis Stalport qui osait affirmer notamment que « La culture est ce qui distrait de l’étude intellectuelle ou du travail quotidien ».

Il ne faut pourtant pas que cette nouvelle déclaration ne passe comme lettre à la poste. Bien entendu, la culture est chez elle au prime time du service public. Et pas sur La Trois. La culture doit concerner le très vaste public qui fréquente la grande chaîne amirale.

La meilleure réaction à avoir face à l’affirmation de M. Philippot n’est ni l’ironie, ni la désespérance pour ce service public majoritairement financé par « notre » dotation. Il faut simplement s’unir, créateurs et usagers culturels, afin d’élaborer des propositions réalistes.

Le Soir annonce dans un article publié le 31 janvier 2015 que la RTBF aurait l’intention d’aligner deux nouveaux programmes. L’idée est excellente. Faisons donc frémir nos méninges.

Un agenda pas pour 30.000 téléspectateurs. Plutôt pour 200.000 !

Jean-Paul Philippot a raison sur un point : il serait absurde de diffuser en début de soirée des programmes qui touchent plus particulièrement le public déjà cultivé. Ainsi, un agenda culturel sera probablement davantage suivi après 23 heures lorsque le public qui s’y intéresse sera rentré à la maison après avoir passé une soirée au cinéma, à un vernissage ou au théâtre. C’est un public plutôt couche-tard, même s’il travaille tôt le lendemain, habitué à allumer sa télé en fin de soirée afin d’éviter les « cornichonneries » de début et milieu de soirée. Tend à le démontrer le succès d’audience qu’obtenait la rediffusion quotidienne sur La Une de « Cinquante degrés Nord » (démarrant, selon les jours, à 23H30, voire 01H00).

Quel nouvel agenda culturel hebdomadaire pourrait donc occuper la place vacante de « Cinquante degrés Nord » ? Il faut faire des économies et donc rechercher une formule peu onéreuse mais efficace en terme d’audience. C’est possible, même si cela peut faire mal à l’amour propre de l’actuelle direction de la RTBF car il suffirait de réactiver ce qu’elle a supprimé : « Javas ».

La fronde du monde culturel née de la publication de la note culturelle de Jean-Louis Stalport mena à la création en 1995 d’un « Atelier Culture et Télévision » initié par Henry Ingberg, le secrétaire général de la Communauté française.

L’intérêt de cette initiative résida dans le fait qu’elle se déroula à l’extérieur de la RTBF (l’expérience montrant que, le plus souvent, les commissions en interne traitant de la culture ne débouchent sur rien de concret).

Les réunions mensuelles de cet Atelier rassemblaient une délégation d’une dizaine de personnalités du service public (Nicole Debarre, Anne Hislaire, Françoise Walravens, André Dartevelle, Alain Nayaert, etc. ), des représentants de sociétés de droits d’auteurs, d’une association de téléspectateurs (l’A.T.A.), de la fédération des étudiants francophones ainsi que diverses personnalités culturelles (Bernard Foccroulle, Jo Dekmine, Jean Louvet, Claude Semal, André Delvaux, Jacques Sojcher, etc.).

Un résultat tangible des travaux de cet « Atelier » fut la mise sur orbite, le 12 février 1996, d’un agenda culturel hebdomadaire d’une douzaine de minutes, « Javas ». Cette émission coûtait peanuts. Aucun moyen de tournage n’était prévu, les images étant le plus souvent offertes par les organisateurs culturels promotionnés à l’antenne. Pour la RTBF, il s’agissait simplement d’un travail de collecte des infos et de montage (avec les commentaires en voix off notamment de Didier Gesquière ou Xavier Hess). Avec un résultat sans précédent en terme d’audience pour une émission culturelle : un an et demi après son démarrage, « Javas » touchait plus de 200.000 téléspectateurs grâce à une politique judicieuse de cinq rediffusions par semaine, orchestrée par un orfèvre en la matière : Gérard Lovérius, directeur des télévisions. À l’époque donc, ce programme culturel d’une bonne dizaine de minutes intéressait davantage le public que « Mise au Point », « Génie en Herbe » ou « Les Années Belges ».

Pour rappel, les deux diffusions, certes quotidiennes, de « Cinquante degrés Nord » sur Arte Belgique et La Une attiraient bon an, mal an, une trentaine de milliers de téléspectateurs en tout (dont moins d’un tiers pour la diffusion au prime time sur Arte Belgique qui était suivie principalement par une population « cultivée »).

Démonstration était ainsi faite qu’avec quelques bouts de ficelles, de l’imagination, avec surtout l’enthousiasme d’une équipe du personnel de la RTBF (y compris son directeur de l’époque), on arrivait à fidéliser un vaste public pour une matière « difficile », sans faire de concession au divertissement, aux paillettes ou au show-business (la majorité des activités annoncées étant pointues).

Ceci montrait aussi que la RTBF avait eu raison de faire confiance (après moultes hésitations) à un projet imaginé et revendiqué par la société civile.

Si « Arte Belgique » (dont « 50 degrés Nord ») recevait, sur décision de la ministre Fadila Laanan, une aide annuelle de la Fédération Wallonie-Bruxelles de près de 3 millions d’euros (un budget équivalant à la moitié de celui de Télé-Bruxelles), « Javas » obtint, pour se lancer, 50.000 euros/an, durant quatre saisons, à l’initiative du ministre Charles Picqué.

« Javas » fut arrêtée en 2007 sous prétexte de doublon avec « Cinquante degrés Nord ». Mais il y avait sans doute place pour les deux programmes, le « trépassé » annonçant bien souvent des activités bien différentes de celles promues par l’émission-phare d’Arte Belgique.

Faire revivre en 2015 « Javas » aurait un intérêt économique certain : son faible coût de production permettrait, si l’on respecte une politique de vases communicants, de prévoir d’autant plus de financements pour réaliser l’autre émission culturelle novatrice que la RTBF compte sortir dès ce printemps 2015 de son chapeau !

Vers 20H20, une fois par mois sur « La Une »

Le programme culturel manquant depuis si longtemps à la RTBF est une émission mensuelle fédératrice à programmer vers 20H20, un soir par mois, sur La Une. Même les divertissements d’Armelle et Jacques Mercier qui brassaient large au-delà de la culture s’y sont cassé les dents.

Alors, impossible, comme le revendique Jean-Paul Philippot ? La faille vient sans doute du manque d’investigation des chercheurs de nouveaux concepts au-delà du lobby des représentants officiels des créateurs (sociétés de droits, artistes emblématiques qu’on interviewe sans cesse). L’atout de l’« Atelier Culture et Télévision » fut qu’il était composé de représentants divers de la société civile. Les émissions culturelles ne doivent pas être conçues pour plaire en priorité aux artistes mais bien aux téléspectateurs. Or, ceux-ci ne sont quasi jamais invités à participer à la réflexion collective lorsque de nouveaux projets d’émission commencent à s’élaborer. De là cette quasi éternelle volonté de tenter de vendre, via la télé, des CD, des DVD, des livres ou des places de spectacles des talents « de chez nous », si possible émergents. Le seul moyen trouvé jusqu’à présent pour essayer de rendre plus sexy pareille initiative (afin d’en gonfler l’audimat puisque l’émission était entourée et coupée par les pauses publicitaires) consiste, contradictoirement, à y inviter quelques stars internationales (et surtout françaises, pour une question de budget à respecter). Le téléspectateur bruxellois ou wallon réingurgite alors en différé ce qu’il a déjà entendu (et vu) maintes fois auparavant sur les chaînes d’outre Quiévrain. Et comme il préfère le modèle à la copie...

Un service public se doit d’être différent des diffuseurs privés sinon comment justifierait-il sa plantureuse dotation ? Il doit donc ne pas uniquement alimenter le plaisir, l’information et la réflexion du public cultivé sur La Deux ou sur La Trois. Il doit aussi montrer les chemins de la culture au très vaste public qui ne s’y intéresse que peu ou pas. Celui-là, il le captera au prime-time de La Une. C’est indispensable. Et sinon, affirmons tout net à l’Union Européenne que sa dotation constitue une concurrence déloyale par rapport aux chaînes commerciales de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La Trois ne doit pas être un alibi et le prime time de La Une ne doit pas être principalement réservé aux programmes qui plaisent particulièrement au cibles du public préférées des annonceurs (par exemple, les jeunes qui changent rapidement leurs habitudes de consommation).

Pourquoi donc ne pas partir des intérêts permanents (depuis une trentaine d’années) du public de La Une ? Osera-t-on les ignorer ? Et faire de la télé pour les sociétés de droits d’auteur plutôt que pour les téléspectateurs ? Jusqu’à l’arrivée de Jean-Paul Philippot, les émissions diffusées après le JT de 19H30 étaient consacrées, cinq soirées par semaine, au « social » au sens très large (Ecran Témoin, Au Nom de la loi, etc). Parmi les programmes présentés, ceux consacrés aux droits des consommateurs remportaient un grand succès (Cartes sur table, Autant savoir). Les deux autres soirées de la semaine proposaient du divertissement. Depuis une douzaine d’années, s’est construite une inversion complète de cette politique de programmation. Désormais, le divertissement au sens large (films, séries, jeux musicaux, etc.) règne, cinq débuts de soirées sur sept.

La passion des téléspectateurs belges pour les droits des consommateurs a refait surface grâce à deux autres cases.

Autrefois, dans le magazine d’infos qui était diffusé avant Questions à la Une, les reportages sur l’international étaient nombreux. Désormais, pareille programmation est rare et les séquences sur la consommation ont pris le relais. D’autre part, du lundi au vendredi, à une heure de forte audience qui peinait jusqu’alors, l’« acces prime time » On n’est pas des pigeons a dépassé toutes les espérances audimatiques du service public.

Pourquoi, dès lors, un soir par mois à 20H20 sur la chaîne amirale, ne pas remplacer les stars françaises inaudibles par des reportages sur la consommation culturelle ?

Le public en a marre de tant d’émissions qui n’ont pour but que de lui vendre tel ou tel produit. D’autre part, nombre d’usagers sont tellement pourchassés économiquement qu’ils aimeraient bien qu’un média s’intéresse à une série de dossiers qui le concernent directement :

  • Pourquoi, dans nos musées fédéraux, la gratuité quotidienne pour les jeunes a-t-elle été ramenée récemment de 18 à 6 ans et la réduction pour les plus de 60 ans ne s’applique-t-elle désormais plus qu’aux plus de 65 ans ? Qui définit quand s’achève la jeunesse ou quand commence la vieillesse ?
  • Pourquoi le débat d’ouverture le dimanche se focalise-t-il uniquement sur les magasins et pas aussi sur nos bibliothèques qui, pourtant, ne s’adressent pas qu’aux étudiants, au troisième âge ou aux demandeurs d’emploi ?
  • Pourquoi faut-il acheter de plus en plus tôt sa place ? Pour les festivals d’été, on en arrive à trouver désormais normal de réserver un ticket tellement tôt que l’organisateur n’est pas en situation de détailler toute sa programmation. Une loi à un niveau au moins européen ne devrait-elle pas limiter la prévente à six mois ?
  • Etc.

Un des atouts d’émissions telles qu’Autant Savoir était qu’elles faisaient le suivi de leurs dossiers. Ce qui renforçait l’image positive après du public de la RTBF : c’est le service public qui a forcé la prise en compte du dossier de l’amiante, par exemple. Cette façon de proposer régulièrement la suite d’une thématique permet de fidéliser bon nombre de téléspectateurs.

Il faudrait réintroduire cette dimension dans le débat culturel. Par exemple, faire le suivi du fait que le prix unique du livre n’est toujours pas acquis en Belgique ou l’évolution lamentable du statut de nos artistes. Il est probable que si une grande émission mensuelle était revenue régulièrement sur pareils thèmes, ces dossiers auraient fortement évolué. D’une part, parce que le personnel politique aurait suivi pareille médiatisation, et d’autre part, et surtout, parce que les téléspectateurs (qui sont les électeurs) auraient été sensibilisés et en auraient davantage parlé autour d’eux.

On peut ainsi faire le pari que pareil programme rendrait progressivement le public culturel plus actif. Et ceci va sans doute de pair, sur le moyen et le long terme, avec un développement de son intérêt pour les activités culturelles – et sans doute avec de l’attrait pour des productions de moins en moins frelatées. Ainsi, si les téléspectateurs découvrent via un prime time TV toutes les coulisses pas très reluisantes du play-back, il est probable qu’ils iront ensuite davantage assister à des spectacles avec orchestre, ce qui, d’autre part, renforcera l’emploi des musiciens. C’est donc même tout bon pour la majorité des artistes !

Récréer d’une certaine façon un « Autant savoir »... mais exclusivement culturel aurait aussi comme avantage de s’adresser à de nombreux publics complémentaires : les visiteurs, les lecteurs, les amateurs de théâtre, de danse, de cinéma, de cirque, etc.

Il semble donc que le programme culturel le plus fédérateur qui mériterait le prime-time ertébéen serait une émission mensuelle sur l’évolution de nos pratiques culturelles (et pourquoi pas des interactions avec des reportages diffusés, les jours qui précèdent, dans « On n’est pas des pigeons »). Chaque mois, serait débattu un nouveau dossier et le suivi de ceux ouverts lors d’émissions précédentes. Bien entendu, ces différentes séquences seraient entrelardées de chansons ou de prestations de jazz, d’extraits de pièces de théâtre ou d’un solo de danse, et le tout étant proposé en direct avec public, depuis l’une des salles d’un grand musée...

Tout ceci devrait plaire à Anne Hislaire, la responsable des magazines culturels à la RTBF depuis tant d’années... Elle qui déclarait à Adienne Nizet (Le Soir, 2 mars 2007) : « Je rêverais d’une émission généraliste, mais d’une autre nature que « Cinquante degrés Nord ». Une émission qui explore les choses en profondeur ».

Encore mieux que Le Grand Echiquier (qui, pour rappel, était programmé au prime time) de Jacques Chancel ?

Cette proposition a déjà été formulée de nombreuses fois à notre service public. Pourquoi traîne-t-elle aux oubliettes ? La RTBF, comme tant d’autres médias, a développé des relations incestueuses avec les organisateurs culturels, ce qui ne lui garantit plus son indépendance journalistique, et anesthésie son évaluation de l’utilité de s’intéresser au sort des usagers de ce secteur particulier de notre vie économique. Voilà donc l’obstacle qu’il conviendrait de surmonter, ces prochains jours.

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  • Culture à la RTBF : les deux émissions qu’il faut y créer Posté par serdu, le 3 avril 2015
    Une occasion,aussi,pour changer parfois de dessinateur,grâce à ces émissions ?... Cordialement... serdu (nonnon,il n’est pas "mort" !...)
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  • Culture à la RTBF : les deux émissions qu’il faut y créer Posté par François Blondeau, le 19 mars 2015
    Monsieur Hennebert, Je suis arrivé à votre blog par un article d’Aurérie Moreau (La Libre Belgique en Ligne). Comme vous, j’ai trouvé effarant que Mme Lahbib se retranche derrière (...)
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  • Culture à la RTBF : les deux émissions qu’il faut y créer Posté par FL, le 18 février 2015
    Ancienne journaliste culturelle à la RTBF, je déplore en effet que le manque de temps d’antenne et la dépendance de la maison vis-a-vis d’institutions culturelles "incontournables" (...)
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  • Culture à la RTBF : les deux émissions qu’il faut y créer Posté par bdbd, le 17 février 2015
    ok pour faire revivre « Javas » en 2015 !!
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  • Culture à la RTBF : les deux émissions qu’il faut y créer Posté par Quercus, le 16 février 2015
    Je suis totalement pour la proposition de faire rennaître "Javas", surtout dans les conditions proposées (chapeautée par un groupement de gens issus des milieux les plus divers (...)
    Lire la suite

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