1.09.2010

De Wever l’Européen

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La Belgique, au cœur de l’Europe, vit en ce moment un paradoxe particulièrement aigu. L’idée s’impose de plus en plus (y compris dans des milieux francophones progressistes que je fréquente) que ce pays est en fait constitué de deux pays [1] et qu’il faudrait, aussi pacifiquement que possible, que chacun puisse gérer ses propres affaires selon son génie propre.

Un exemple revient souvent dans la bouche de Bart De Wever : l’immigration. Dominé par une « gauche immigrationniste » [2], les francophones feraient systématiquement preuve de laxisme. Ils veulent régulariser les sans-papiers. Ils ont des états d’âme devant les expulsions. Tandis qu’en Flandre, on ne considère pas que la fermeté dans le respect des lois soit un scandale moral. Devant un tel désaccord, au lieu de s’acharner à trouver une voie médiane, ne vaudrait-il pas mieux qu’une Flandre et une Wallonie autonomes décident de leur propre politique d’immigration ?

Affirmation de bon sens… sauf qu’elle s’appuie sur des prémisses fausses et que, pour le reste, elle est irréalisable dans le cadre européen actuel.

Prémisses fausses : toute une partie de la politique d’immigration est déjà régionalisée. Il s’agit de l’immigration de travail. Ce sont les Régions, et absolument pas le gouvernement fédéral, qui accordent les permis de travail. Et – étonnant mais logique –, c’est la Flandre qui, de très loin, en accorde le plus, étant donné que le chômage y est moindre qu’à Bruxelles ou en Wallonie et que c’est là qu’on dénombre les principales pénuries de main d’œuvre.

Pour le reste, nous touchons au paradoxe évoqué. Depuis l’entrée en vigueur du traité d’Amsterdam (juin 2000), la politique d’asile et d’immigration est progressivement transférée au niveau européen. Ainsi, depuis le Pacte européen sur l’immigration adopté sous la présidence française (octobre 2008), plus question pour un quelconque État de procéder tout seul à des régularisations massives, comme l’Espagne venait encore de le faire (environ 700000 « sans-papiers » régularisés en 2007). Argument imparable : dans un continent qui ne contrôle plus ses frontières internes, une stricte discipline européenne pour ce qui concerne l’accès au territoire est indispensable. Qu’ils le veuillent ou non, les États les plus « ouverts » et les plus « fermés » sont obligés de s’accorder sur un moyen terme.

Pour la mise en œuvre du droit d’asile, c’est pareil. Plus question d’avoir des pays réputés laxistes et d’autres réputés répressifs, puisqu’un réfugié, une fois reconnu, peut circuler partout. Si la Flandre avait le projet d’accorder l’asile de façon plus restrictive que les pays voisins, elle serait forcée d’y renoncer.

C’est ici qu’on voit bien que le projet prêté à De Wever peut en cacher un autre. L’indépendance de la Flandre dont il rêve ne pourra exister qu’au niveau symbolique. La droite flamande n’est pas souverainiste. Son rêve avoué, c’est que la Belgique s’évapore dans l’Europe. Or, l’Europe n’a pas pour horizon de n’être qu’une simple zone de libre échange. L’intégration économique et sociale de l’UE est inscrite dans les astres. Les tensions bien réelles qui opposent tel pays à tel autre se résoudront – comme ce fut le cas pour la politique migratoire quand l’Espagne a été remise au pas – par un nouvel équilibre. Si une Flandre de droite espère introduire à son profit une dose de concurrence fiscale entre elle et ses voisins, ce projet ne pourrait durer qu’un temps. Au bout du compte, elle aura seulement pesé pour qu’une nouvelle norme européenne s’établisse à un niveau plus favorable au capital, conformément à la doxa de l’ultra-libéralisme.

C’est pourquoi il est tellement important de ne pas laisser le débat dériver vers un affrontement univoque entre Flamands et francophones. Moins que jamais la distinction entre gauche et droite aura perdu son sens. Engluée dans les fronts ethniques, la gauche politique laissera-t-elle les organisations syndicales toutes seules dans la réaffirmation salutaire de cette évidence ?

[1] Une affirmation bien carrée qui oublie Bruxelles et la région germanophone.

[2] Pour reprendre l’élégante expression importée en Belgique par un personnage dont je ne cite plus le nom et qui rêve d’être Eric Besson au service d’un Sarkozy belge. J’en profite pour lui adresser mes félicitations : il a désormais trouvé dans le journal satirique Père Ubu un lieu d’expression de grande classe à sa juste mesure.

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