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Mais qu’en aurait pensé Spartacus ?

Billets d’humeur et regards critiques sur l’actualité socio-économique : chômage, pauvreté, emploi, inégalités, domination, sécurité sociale, travail précaire, démocratie économique et sociale... Le tout sur fond d’impasse écologique et de crise démocratique. Par Luca Ciccia.


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29.05.2012

De la bonne au viol, tout est continuum

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Comment comprendre l’horreur de la domination du fort sur le faible ? Comment expliquer l’acte de domination ultime qu’est l’extermination d’une femme par le viol ? Folie d’un mâle isolé ? Trop souvent, les explications psychologisantes et individualisantes masquent trop combien les actes de barbarie sont l’étape ultime d’une société barbare qui se construit sur la domination : domination de l’homme sur la femme, d’une classe sur une autre, d’une croyance sur une autre, d’une population sur une autre, etc. Car de la bonne au viol, de l’employé à l’esclave, du discriminé au lynchage façon KKK, dès qu’il est question de domination, tout est potentiellement continuum.

Notre société de domination s’exerce sur nous tous, et est exercée par nous tous, de la petite domination, à la grande. Elle est continuum dans la mesure où elle constitue un ensemble de pratiques homogènes de domination, un ensemble tel que l’on puisse passer d’une domination à l’autre, de façon continue, presque imperceptible ; les petites dominations menant aux grandes, selon les valeurs et parcours individuels des personnes sans qu’ils ne soient nécessairement déterminants. Les parties sont toujours liées au tout…

Pensez à ces nombreuses discussions qui animent les bonnes tables petites bourgeoises qui ne cessent de se lamenter sur les faiblesses et tromperies de leur bonne. Et si la bonne est sans-papier, vous pouvez parier que les lamentations seront plus nombreuses encore. Comment ne pas faire le lien entre cette petite domination et la suivante, celle qui consiste au pouvoir de marchandiser le corps, par le travail, par la publicité, et même par la tolérance à l’égard de la prostitution ? Vient ensuite l’étape ultime de la domination, de la marchandisation, bien que volée car sans contrepartie monétaire, le viol.

Ce qui est en jeu ici, c’est de considérer le caractère illégitime des dominations "quotidiennes", si l’on admet qu’elles font partie d’un tout, d’un continuum, et que les petites permettent les grandes, les pires...

Évidemment, ce genre d’hypothèse a le désavantage de nous mettre tous à la même enseigne. Ne faisons-nous pas tous partie de cette société barbare ? Suis-je un élément qui permet le viol parce que j’ai une bonne ? Suis-je acteur du possible pire parce que je conçois la normalité des petites dominations, y compris celles consacrées par la loi, comme peut l’être le contrat de travail ? Évitons toute méprise, je pense que le contrat de travail, pour autant qu’il intègre toute une série de droits et devoirs réciproques, et est constitué sur base réellement autonome, réellement libre, est probablement l’une des clés de la lutte contre l’emprise d’une société érigeant la domination en principe de fonctionnement. Mais il faut bien admettre que ces conditions sont trop rarement remplies… Que penser ainsi des contrats imposés sous peine de sanction du « chômage » ? Font-ils partie de ce continuum qui va du contrat vers l’asservissement ?

Dogville, premier numéro de la trilogie inachevée sur l’Amérique contemporaine du cinéaste Lars Von Trier, démontre avec force comment la domination exercée par une communauté sur une minorité (représentée par Nicole Kidman) peut, lentement mais surement, du petit service demandé en contrepartie de l’accueil donné à la réfugiée, aux corvées imposées, passer de la petite domination à la grande. Du travail imposé à l’enchainement par le fer, puis le viol, par tous, au su de toute la communauté [1].

Mais comment comprendre les raisons de cette « résignation » aux petites dominations, par les victimes elles-mêmes, menant parfois jusqu’à subir, sans pouvoir réagir, les pires sévices ? La peur et la survie sont bien souvent les meilleurs instruments de cette servitude croissante [2]. La femme est livrée à la communauté de Dogville parce que craignant des dangers physiques qui l’attendent au dehors. La bonne est livrée à son « maître », parce que devant nourrir sa famille. Le besoin primaire, la peur primaire sont les éléments principaux qui permettent la domination. Ôtez la peur et le besoin primaire et c’est tout un continuum qui serait ébranlé.

Une société sans domination est probablement une quête à poursuivre, sans fin, inenvisageable à court et moyen terme. La situation des « sans-papiers » est sombre à cet égard, tout comme celle de la femme frêle face à l’homme musclé, de l’étudiante locataire face à son propriétaire exigeant quelques contreparties « en nature », de l’intérimaire face à son patron. Mais poursuivons-nous collectivement cet objectif, ne fut-ce que par étapes, mêmes petites ?

Réduire le risque de domination du fort sur le faible serait probablement la plus belle des perspectives que pourrait se donner une société qui érige la liberté et la démocratie en socle fondateur.

Quels programmes, quels gouvernements, quelles politiques inscrivent-ils la lutte contre toutes les formes de dominations comme élément central, et identifié en tant que tel ? Les faits tendent à indiquer que c’est l’inverse qui est à l’œuvre… Pour rappel, un indicateur de la tolérance de notre société à l’égard de l’une des dominations les plus répandues, celle de l’homme sur la femme : 4% de condamnation des viols en Belgique, contre 18% pour l’Autriche [3].

Non sans lien, notre démocratie belge vient de se doter d’« une nouvelle circulaire (qui) contient une liste de délits pour lesquels les criminels peuvent monnayer leur procès. Sur cette liste figurent notamment la corruption, la criminalité informatique, certains cas de coups et blessures, de faits commis en bande et de vols, et toutes les formes de fraude et de tromperie. » Tout est continuum…

[1] Dogville est sorti en 2003, fortement inspiré de Brecht, il traite également de la misère morale, de la vengeance, du pouvoir, de la peur.

[2] L’anomie du sociologue Durkheim ou le concept d’auto-exclusion utilisé par les thérapeutes confrontés au refus de toute aide de certains SDF sont également, mais dans un autre registre, très éclairants pour comprendre les ressorts de l’auto-aliénation.

[3] Chambre des représentants – Séance plénière du 7 juillet 2011 ; voir le compte rendu intégral (CRIV 53 – PLEN 0043) et la question de Zoe Genot au ministre de la Justice.

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