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Mais qu’en aurait pensé Spartacus ?

Billets d’humeur et regards critiques sur l’actualité socio-économique : chômage, pauvreté, emploi, inégalités, domination, sécurité sociale, travail précaire, démocratie économique et sociale... Le tout sur fond d’impasse écologique et de crise démocratique. Par Luca Ciccia.


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23.03.2012

De la bonne santé économique bruxelloise…

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«  En 4 ans, Bruxelles a créé 34 000 emplois nets nouveaux. […] C’est pour moi le principal indicateur de la bonne santé économique de la région bruxelloise ». Cet exercice d’autosatisfaction est l’œuvre du ministre de l’Emploi régional bruxellois, M. Benoît Cerexhe.

L‘économie mondiale est sous perfusion et notre ministre se félicite de la bonne santé économique de sa Région. 34 000 emplois nets supplémentaires en 4 ans, c’est non négligeable. Mais si on gratte un peu, c’est moins rose. Une augmentation nette de 34 000 emplois ne saurait être une bonne nouvelle si, dans le même temps, la population "active" augmente d’autant, voire davantage. Et c’est bien ce qui s’est produit. Quelques chiffres pour comprendre.

Les Bruxellois de 15 à 24 ans étaient 118 032 en l’an 2000, 133 662 en 2010, soit 15 630 de plus. Évolution de la population active "occupée" sur cette même période : perte de 1816 ! Premier enseignement pour notre ministre : une région qui voit sa population jeune augmenter et subit une diminution "nette" de l’emploi de ces mêmes jeunes est une région en bonne santé économique….

Poursuivons avec les "25-49 ans". Évolution de cette population : + 72 132. Évolution de la population "occupée" : + 44 486. Plus de 27 600 Bruxellois n’ont donc pu intégrer le "marché de l’emploi". Parmi eux, plus de 20 000 ont rejoint les rangs du chômage, 7 000 sont devenus "inactifs". Mais notre région est en bonne santé économique…

Les personnes âgées de 50 à 64 ans n’améliorent pas ce sinistre tableau. Ils sont 26 544 de plus, en 10 ans. Parmi eux, seuls 18 479 connurent l’emploi.

Et de quel emploi parle-t-on ? Le ministre évoque 34.000 emplois nets crées de 2007 à 2011. Je suppose que le ministre bruxellois de l’Emploi a prioritairement l’emploi des Bruxellois dans ses missions… Voyons ce que nous renseigne les statistiques ONSS sur l’évolution de l’emploi de ceux-ci.

251 902 emplois « nets » au premier trimestre 2007. 268 983 emplois « nets » au premier trimestre 2011, soit une augmentation de +/- 17 000 emplois. Quels emplois ? Pour s’en faire une idée, rien de tel que la mesure du nombre d’emplois exprimé en équivalent temps plein (deux emplois "nets" à mi-temps feront un équivalent temps plein). 213 334 emplois en équivalent temps plein (ETP) en 2007, 224 404 en 2011. +/- 10 000 ETP en 4 ans soit 2 500 par an. Voilà donc la source de satisfaction de notre ministre, alors que notre population active a augmenté, en moyenne, de 6 386 par an (sur la période 2000-2010). Près de 4 000 personnes par an vont donc structurellement, année après année, grossir les rangs du chômage. Mais la santé économique de notre région est bonne…

Le pire est probablement que notre ministre n’y peut pas grand-chose. Mais j’imagine comme il doit être difficile pour un responsable politique d’admettre son impuissance. Plus dur encore que d’avouer ce sinistre tableau d’une région rongée par le chômage et l’emploi précaire, dans un océan de richesses. Et pourtant, quel service un ministre de l’Emploi bruxellois rendrait à ses habitants s’il osait rappeler une vérité toute simple : les leviers de la politique de l’emploi ne sont pas dans les mains du ministre régional bruxellois… L’admettre permettrait d’éviter de considérer, à tort, que la formation et l’activation sont la voie royale du plein emploi. L’admettre, ce serait se donner la possibilité de considérer les chômeurs autrement que comme un flux qu’il s’agit de gérer.

La politique actuelle de la Région semble trop souvent limitée à l’organisation du flux de chômeurs. Flux entre l’activité et le chômage. Flux entre le chômage et le CPAS, entre le CPAS et le chômage, entre les sociétés d’intérim et le chômage, entre l’Onem et Actiris, entre Actiris et Bruxelles-Formation, entre Actiris et les opérateurs d’insertion socio-professionnelle (ISP), entre Actiris et les antennes Actiris, entre les antennes Actiris et les CPAS, entre les CPAS et les opérateurs ISP... Le tout, sur fond de politique d’activation qui renforce les exclusions et ne crée aucun emploi.

Le problème bruxellois ne réside pas dans ses flux. Il réside dans son stock. Un stock inouï de chômeurs que seule une politique visant le plein-emploi peut résoudre. Un de ses leviers est évidemment la réduction collective du temps de travail, instrument premier de partage des richesses, orientée directement vers la création d‘emploi. Pour se donner une idée de l’urgence belge en matière de chômage, voyez le dernier rapport annuel de l’Onem qui nous apprend que, de 2000 à 2010, le nombre de chômeurs complet indemnisés a augmenté de 22,3% ! Le taux de chômage bruxellois dépasse les 20%, et le nombre de bénéficiaires du CPAS ne cesse de croître (28 738 bénéficiaires de revenu d’intégration sociale en Région bruxelloise en 2010, 18 413 en 2003).

Mais que peut faire le ministre régional de l’Emploi ? Quel responsable politique oserait rappeler la sinistre réalité sociale bruxelloise ou plus d’un enfant sur quatre vit dans un ménage sans revenus du travail ? Quel responsable politique oserait expliquer le très relatif impact de son action ? Et c’est plus difficile encore quand se profile des élections "capitales" dans les 19 communes de la Région.

La première des choses à faire serait sans doute de ne pas étouffer les possibilités actuelles des acteurs bruxellois à exprimer cette réalité, parce que réellement confrontée à celle-ci. Ainsi, avec la réforme des 9 « missions locales », pilotée par le ministre de l’Emploi (avec un rôle trop important donné à Actiris et sa logique très particulière d’accompagnement – directement imprégnée des politiques d’activation), un des derniers thermomètres de cette réalité sociale est sur le point d’être brisé. Contraintes d’accepter des chômeurs également contraints, sans avoir la certitude de pouvoir assurer un réel accompagnement de qualité dans le cadre de démarches volontaires, les Missions locales pourraient perdre leurs âmes. Elles sont pourtant un des derniers endroits où le chômeur peut être accompagné sans crainte de sanctions.

Le ministre n’a pas les moyens d’une politique de plein-emploi, mais il peut encore assurer aux chômeurs un dernier espace d’accompagnement qui ne soit pas tout entier soumis aux exigences de l’activation, il peut encore leur octroyer cette bulle d’oxygène… C’est un objectif modeste, mais plus en phase avec la "bonne santé économique bruxelloise".

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