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L’Atelier

Analyser les petits et les grands faits, sans compromis. Avec une boussole : le libre examen, le meilleur catalyseur de l’indignation et de la colère. Par Philippe Buchez.


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18.02.2016

De quoi Kamel Daoud est-il le nom ?

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Kamel Daoud n’est ni Chalghoumi ni Sifaoui. Une de ces constructions médiatiques devenues icones du partage sur les réseaux sociaux. Dont l’outrance du discours n’a d’égal que le vide de la pensée.

Kamel Daoud est un grand écrivain.Meursault contre-enquête, son premier roman, est à la fois un brillant palimpseste de L’étranger de Camus et une œuvre singulière, lourd écho de la pesanteur du passé colonial de l’Algérie moderne.

Kamel Daoud est un journaliste engagé et courageux. Diriger Le Quotidien d’Oran demande un autre cran que de prêcher à Drancy ou de venir déverser son fiel dans les colonnes de Marianne.

Kamel Daoud fait la polémique. Par « Cologne lieu de fantasmes », sa tribune incandescente publiée dans Le Monde, le 31 janvier 2016. Un brûlot sans concessions dans lequel Daoud tente d’expliquer l’inexplicable par la maladie que le monde arabo-musulman nourrit dans son rapport à la femme. Une maladie qui trouve sa source dans le coran qui nie la femme, la voile, l’enferme.

« L’islamiste en veut à celle qui donne la vie, perpétue l’épreuve et qui l’a éloigné du paradis par un murmure malsain et qui incarne la distance entre lui et Dieu. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme. L’islamiste est tout aussi angoissé par la femme parce qu’elle lui rappelle son corps à elle et son corps à lui. »

Migrant, immigré ? Difficile de savoir qui est coupable de Cologne selon Daoud. Assurément l’étranger. Celui veut, désire mais n’assume pas la liberté que l’accès au continent européen lui procure. Obnubilé par le corps de la femme, il y exporte les névroses du monde de l’Islam. Il faut le rééduquer. L’aider à changer son âme.

Le feu allumé par Daoud appelle un contre-feu. Un collectif d’intellectuels lui répond dans les mêmes colonnes (Le Monde 11 février 2016) : «  Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés ». Il « intervient en tant qu’intellectuel laïque minoritaire dans son pays, en lutte quotidienne contre un puritanisme parfois violent. Dans le contexte européen, il épouse toutefois une islamophobie devenue majoritaire. Derrière son cas, nous nous alarmons de la tendance généralisée dans les sociétés européennes à racialiser ces violences sexuelles ».

Attaqué, Daoud se défend. « Que des universitaires pétitionnent contre moi aujourd’hui, pour ce texte, je trouve cela immoral parce qu’ils ne vivent pas ma chair, ni ma terre et que je trouve illégitime sinon scandaleux que certains me servent le verdict d’islamophobie à partir de la sécurité et des conforts des capitales de l’Occident et ses terrasses » (Marianne, 17 février 2016). Il décide d’arrêter « sous peu » le journalisme.

Gâchis ? Daoud islamophobe ? Le débat n’est pas dans ce qu’est l’homme mais dans ce que nous dit son texte. La racialisation des violences sexuelles est une faute intellectuelle majeure. Cologne est une horreur. Mais une horreur médiatisée. En silence, la société européenne produit des « Cologne » chaque jour. Chaque semaine. En 2015, 28 000 femmes ont déclaré avoir subi des violences sexuelles en Wallonie. La pointe de l’iceberg. Combien de faits de violence enfuis dans la mémoire des victimes et qui échappent à toute statistique ? Oui Cologne est une abomination. Qui devrait nous ouvrir les yeux sur la réalité d’une société où la violence sexuelle se loge à tous les étages. Ce qui devrait nous inviter à plus d’humilité au moment où nous voulons inviter les « étrangers » à adopter nos codes relationnels dans leur rapport aux femmes. Qu’ils soient migrants ou immigrés.

Il faut nommer les choses : imputer toute la violence sexuelle aux musulmans, qu’ils soient ou non arrivés récemment en Europe, est, qu’on le veuille ou non, de l’islamophobie. Ce n’est pas ce que le texte de Daoud fait mais c’est ce qu’il invite à faire implicitement. Ou du moins, c’est ce que certains lui font dire.

Il faut se poser les bonnes questions. Ethniciser cette question est le plus mauvais des services que l’on puisse rendre aux victimes. Pointer uniquement l’autre c’est construire l’image d’une Europe vertueuse. C’est nier la souffrance de celles qui n’étaient pas à Cologne et dont l’agresseur est un ami d’enfance, un voisin, et disons-le, sans crainte du politiquement correct , un « blanc ».

La violence sexuelle ne disparaîtra pas avec un énième procès contre l’Islam. La dignité et le respect de la femme est un droit humain universel. C’est dans l’imaginaire de tous les hommes en devenir qu’il faut incrémenter ce devoir intangible, pas seulement dans celui des « autres ».

Et Daoud dans tout ça ? Diffusé, dépassé, instrumentalisé. Sa parole, comme celle de tous les intellectuels « en rupture » du monde arabe, devient sacrée. L’Arabe « laïc » devient le héros. Le résistant. Le Sophie Scholl, le Von Stauffenberg ou le Zweig de ce nouveau fascisme qui nous envahit. Peu importe ce qu’il nous dit.

L’épisode Kamel Daoud est le nom d’un triste avatar de la rapide régression intellectuelle à laquelle nous faisons face. La crise de l’asile nous renvoie sans cesse à une vraie crise de civilisation. Une crise globale qui dépasse de loin l’organisation de l’accueil de réfugiés qui fuient des pays que nous incendions avec nos armes, nos conflits de puissances dominantes, notre modèle économique. Une crise de civilisation que nous ne cessons d’aggraver en refusant d’en appréhender la complexité, en l’ethnicisant. En cherchant, consciemment ou inconsciemment, la cause à tous nos maux dans la présence sur nos territoires de ces étrangers à la religion liberticide et à l’esprit malade...

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  • Une fatwa de plus Posté par Bernard De Backer, le 26 février 2016
    Ce billet, au titre ressassé emprunté à Alain Badiou dont ont connait les penchants légèrement staliniens de révolutionnaire en chambre justifiant la terreur maoïste et le “régime” (...)
    Lire la suite

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