Il n’y a pas de raccourci possible. Dans la bataille des idées, il faut prendre la mesure du champ de bataille. Surtout quand on est dans une position défensive. Reconquérir l’opinion publique demande de la patience et du travail. Certaines formes outrancières de dénonciation, quand elles ne s’appuient pas sur un travail de déconstruction préalable, ne réjouissent que les convaincus tout en s’aliénant les hésitants. Or, il s’agit de faire bouger les lignes, en emportant l’adhésion. Le chahut de l’ULB fut un merveilleux cadeau à Caroline Fourest qui en est sortie à son avantage [1]. Comme l’écrivait sur son mur Facebook Mohssin El Ghabri, un ancien président du Cercle des étudiants arabo-européens : "C’est non seulement une faute stupide et irresponsable mais c’est aussi une trahison des combats menés en faveur de la liberté d’expression lorsque celle-ci était menacée par les thuriféraires de Fourest". Il me semble que ce n’est pas trop demander à ceux et celles qui ambitionnent d’agir sur le réel d’anticiper les conséquences parfaitement prévisibles de leurs actes [2].
Mais je ne veux pas tirer sur une ambulance en accablant une personne en particulier. Ce chahut, pour lamentable qu’il fut, doit aussi être appréhendé comme un symptôme de la dérive d’une certaine pensée mainstream qui expulse les désaccords en dehors du champ des opinions légitimes. D’une façon devenue pavlovienne, cette "pensée" prend pour cible de prétendus "intégristes musulmans" [3]. En Belgique francophone, on semble de plus en plus fasciné par un "modèle français" structuré par une conception autoritaire de la laïcité refoulant les signes religieux (et, ne tournons pas autour du pot, ça ne concerne que le foulard islamique) en dehors de l’espace public. Or, ceux-celles qui s’opposent à ce point de vue ont de plus en plus de mal à se faire entendre. Ainsi, Caroline F., ambassadrice talentueuse de cette "pensée française", se voit dérouler tous les tapis rouges dans nos universités et dans nos médias, lesquels se comportent de plus en plus comme une province parisienne se sentant honorée de recevoir une star de la télé, chroniqueuse au Monde et à France-Culture [4].
Débattre avec elle ? Oui mais les occasions sont rares [5]. Ainsi configuré, le champ idéologique exclut de plus en plus la pensée alternative de la "laïcité inclusive" qui ne manque pourtant pas d’intellectuel-le-s français-es tout à fait fréquentables pour l’illustrer, comme Esther Benbassa, Dounia Bouzar, Christine Delphy, Cécile Laborde [6], Jean Baubérot… . Mais ceux et celles-là doivent se contenter de tribunes plus confidentielles. On ne les invite ni au JT, ni à la Une de nos quotidiens de référence.
Il n’y a rien de neuf quant à mes désaccords avec Caroline F. [7]. D’autres labourent ce terrain avec pertinence. Pour ma part, je préfère vous livrer un extrait de mon essai "Le rejet français de l’islam" qui trace le cadre du profond clivage qui s’est installé autour de la question lancinante du "foulard islamique" qui n’en finit pas de diviser les progressistes et les antiracistes et qui est le point de fixation de ce que certains nomment « islamophobie ». Ce clivage me sépare de Caroline F.
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Il y a vingt ou trente ans, des foulards islamiques, on en voyait dans nos rues. Mais pas beaucoup. Ils étaient de deux sortes. Celui des femmes immigrées, algériennes ou marocaines, importées directement de leurs campagnes, à qui on pouvait bien laisser le temps de s’acclimater aux us et coutumes de la société française. Et celui des touristes en provenance des États les plus rétrogrades du monde arabe et dont l’exhibition indiquait bien la distance abyssale qui séparait ces sociétés moyenâgeuses de la nôtre. À cette époque, au sein de nos sociétés en voie de sécularisation accélérée, tout le monde était bien persuadé que l’émancipation – et singulièrement celle des femmes – impliquait la sortie de la religion. Pour confirmer ce diagnostic, parmi les jeunes femmes qui s’affirmeront dans le « mouvement beur » des années 80, aucune ne porte le foulard. Elles donnèrent corps à la figure de la « beurette émancipée » ayant rompu avec la culture traditionnelle de son milieu d’origine et qui se retrouva parfois exhibée comme un trophée par de mâles antiracistes « de souche » de la « génération Mitterrand » dont l’ouverture d’esprit se manifestait entre autres par l’exotisme de leurs conquêtes féminines.
Puis tout s’est embrouillé. Quand l’heure de gloire de SOS Racisme et de la petite main de « Touche pas à mon pote » fut passée, on vit surgir une nouvelle catégorie de jeunes femmes musulmanes : parfaitement acculturées, brillantes à l’école et à l’université, indépendantes des hommes de leur famille et autonomes sur le plan économique, pas plus disposées que les autres Françaises à tout sacrifier à une fonction de mère reproductrice – bref, porteuses de tous les marqueurs classiques de l’émancipation féminine –… et affichant leur religion par le port d’un foulard généralement très élégant. Surprise et incompréhension, surtout à gauche où l’on avait fini par intégrer, après des décennies d’ignorance de la question, la libération des femmes au cœur de son logiciel. De l’extrême droite à l’extrême gauche, la réaction de rejet fut violente dans la société française dont le postulat universaliste semblait du coup battu en brèche. Ce rejet fut l’occasion d’un incroyable retour du refoulé colonial où la peur panique de l’altérité se révéla comme la face sombre de l’assimilationnisme à la française. En son nom, des personnes qui passaient pour des anticolonialistes indiscutables se transformèrent en « intégristes laïcistes » renouant avec la bonne conscience du colonisateur de naguère qui prétendait apporter d’autorité la civilisation à des peuples arriérés. Le foulard fut ainsi le révélateur d’un malaise identitaire qui ne demandait qu’à s’exprimer…
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Voilà, en guise de mise en bouche. Ce n’est qu’un début, continuons le débat [8].
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