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13.06.2014

Delhaize et le théorème de Schmidt

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Dans un ancien billet de ce blog rédigé en 2008, j’évoquais des propos que m’avait tenu Albert Faust, grande figure disparue du syndicalisme bruxellois, qui s’était longtemps occupé du secteur commerce au sein du Setca (FGTB). Il m’expliquait pourquoi, du point de vue des travailleurs, Delhaize c’était mieux que GB.

« Des deux côtés, pas de doute, ce sont des patrons. Ils défendent leurs intérêts et sont durs en négociation. Mais chez Delhaize, précisait Faust, on a devant nous des épiciers qui ont fait fortune. La distribution, c’est leur métier et ils ont, comme n’importe quel être humain normalement constitué, le goût du travail bien fait. Chez GB (devenu Carrefour. NDLR), on négocie avec des financiers. Ils représentent GB comme ils pourraient représenter l’Oréal ou Citroën. Et ça fait une fameuse différence. »

« Laquelle ? » je demandais. Faust : « Les gens de Delhaize sont attachés à leur entreprise. Du moment qu’elle leur rapporte suffisamment, ils sont contents. Pour ceux de GB, il ne suffit pas que l’entreprise rapporte. Il faut qu’elle rapporte plus que ce que rapporterait le même capital investi ailleurs. C’est le mandat qu’ils ont reçu de leurs actionnaires. Avec ce genre d’individus, il est beaucoup plus difficile de trouver un langage commun. »

Cette différence, qui se manifestait aussi par un style « maison » et une grande sensibilité à la culture de la clientèle que celle-ci percevait bien, a pris fin symboliquement avec le départ en novembre 2013 de Pierre-Olivier Beckers de la direction du groupe. Il était, comme ses prédécesseurs, apparenté à la famille fondatrice. Ses successeurs sont des parfaits mercenaires qui sont bien en phase avec l’évolution de l’actionnariat, lequel n’a plus rien à voir avec celui d’un groupe familial [1]. Aujourd’hui, Delhaize n’a plus aucun actionnaire de référence – le plus gros pèse à peine 10% du capital – capable d’impulser une véritable stratégie commerciale à long terme. Ce capital appartient désormais en presque totalité aux « zinzins », ces fameux « investisseurs institutionnels » (sociétés d’investissement, fonds de pension, organismes de placement collectifs…) dont les clients, impossibles à localiser géographiquement, ne savent même pas où leur argent est investi. Pour eux, comme le disait déjà Albert Faust il y a 20 ans, « il ne suffit pas que l’entreprise rapporte. Il faut qu’elle rapporte plus que ce que rapporterait le même capital investi ailleurs. » Aujourd’hui, Delhaize fait toujours des bénéfices. Mais pas assez pour conserver la confiance de ses « zinzins ».

Tout ça me rappelle le fameux théorème d’Helmut Schmidt – « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain » – au nom duquel, au début des années 1980, la social-démocratie européenne s’était convertie aux vertus morales et économiques du libre marché. Ce théorème semblait décrire l’âge d’or d’un capitalisme familial attaché à ses entreprises et à leur personnel, qui était déjà à ce moment-là en voie de disparition. Mais aujourd’hui, dans une économie mondialisée et financiarisée, le théorème s’est complètement retourné : les profits ne garantissent plus rien et l’argent public dépensé pour attirer les investissements des « zinzins » (zonings équipés, aides publiques diverses, intérêts notionnels…) est à fonds perdus.

Et si on reparlait de l’initiative économique publique ? Quoi… j’ai dit un gros mot ?

•••

[1] Contrairement à Colruyt, qui se porte bien, où la famille du fondateur est majoritaire dans le capital.

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  • Delhaize et le théorème de Schmidt Posté par Henri Roanne-Rosenblatt, le 15 juin 2014
    Dans sa simplicité lumineuse, une analyse à diffuser largement.
    Lire la suite
  • Delhaize et le localisme Posté par Antoinette Brouyaux, le 14 juin 2014
    Excellente analyse. J’y ajoute un point qui pèse peu économiquement parlant mais beaucoup en termes "socio-culturels" : la fameuse culture de la clientèle change, elle aussi. Nous (...)
    Lire la suite
    • Delhaize et le localisme Posté par Hélène Passtoors, le 17 mai 2015
  • Delhaize et le théorème de Schmidt Posté par Charles lejeune, le 13 juin 2014
    Ok sauf que les profits engrangés "garantissent" deux choses au moins , et avec une redoutable efficacité : l’accroissement des inégalités économiques et sociales et la crise de (...)
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