6.02.2011

Demain le tour du Maroc ?

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Après la Tunisie et l’Égypte, à qui le tour ? Dans nos contrées, un pays est particulièrement observé : le Maroc. Pour la Belgique (ainsi que, dans une large mesure, pour la France et les Pays-Bas), le Maroc n’est pas tout à fait un pays étranger. Des centaines de milliers de Belges possèdent la double nationalité et celle-ci n’est pas que de papier, tant leur identité marocaine est très généralement affirmée. Si l’équivalent des évènements tunisiens se produisait au Maroc, l’onde de choc en Belgique prendrait la forme d’un tsunami.

S’il semble inévitable que le Maroc soit touché par le vent de démocratisation qui vient de se lever, un scénario à la tunisienne me semble totalement exclu. Il faut lire dans le détail l’entretien accordé le 31 janvier par le prince Moulay Hicham (cousin germain du roi Mohamed VI) au quotidien El Païs. Il reste fort vague mais pointe justement la différence marocaine : l’existence d’un jeu de « médiations sociales » entre « le pouvoir politique et les masses », en ajoutant que « ces médiations sont sérieusement décrédibilisées et le jeu institutionnel qui les relie est largement verrouillé », comme le démontre la très faible participation aux dernières élections.

Je n’ai aucune sympathie pour le régime marocain qui réussit la performance de stériliser les ressources d’un pays riche de ressources humaines et naturelles, pris dans les rets d’une bureaucratie corrompue et détestée. Mais je lui tire mon chapeau pour sa capacité à récupérer toutes les contestations et à amortir tous les chocs possibles. Le virage a été pris à la fin des années 80, quant Hassan II, à la fin de son règne, a décidé d’en finir avec les « années de plomb ». Depuis, de multiples amortisseurs ont été mis en place, accordant un espace bien balisé à quelques contre-pouvoirs sous contrôle. Pointons-en quelques-uns.

1 Le système politique marocain est une combinaison d’autocratie dont le Roi « de droit divin » est la clé de voûte (il désigne le premier ministre et choisi les partis qui seront associés au pouvoir) et de régime parlementaire basé sur des élections où se présentent toute une panoplie de partis, depuis les islamistes jusqu’à la gauche radicale. Le Palais a toujours réussi à mettre la monarchie au-dessus du système des partis, en se protégeant du discrédit qui les a tous frappé, et à obtenir l’allégeance de chacun d’entre eux [1].

2 Le danger islamiste est conjuré non seulement par la personne royale qui est en même temps « commandeur des croyants » mais aussi par la mise sur orbite d’un parti « islamiste », le PJD (Parti de la justice et du développement), qui reconnaît toutes les prérogatives royales et accepte même d’auto-limiter ses succès électoraux pour ne pas embarrasser le Palais.

3 Le régime a très intelligemment géré le tournant d’après les années de plomb en mettant en place en 2003 l’Instance Équité et réconciliation, qui allait dédommager les victimes sans jamais nommer les bourreaux, et en en confiant la présidence à un ancien détenu infiniment populaire, Driss Benzekri. De nombreux autres anciens opposants furent convaincus de la sincérité de la démarche [2] et acceptèrent de s’en porter garants devant l’opinion internationale.

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4 Le Maroc dispose désormais d’une presse libre, voire irrévérencieuse (au risque de la censure et de condamnations judiciaires). Bémol : cette presse est exclusivement francophone, le seul hebdomadaire arabe indépendant (Nichane, version arabe de Tel Quel), ayant cessé de paraître en 2010, victime d’un véritable sabotage.

5 Il existe désormais un mouvement associatif indépendant au Maroc, et celui-ci ne se prive pas d’être critique. Par exemple, l’AMDH, qui est pourtant un véritable poil à gratter pour le régime, agit au grand jour et ses dirigeants ne sont pas inquiétés.

6 Les Marocains de l’étranger, pour la plupart binationaux et donc citoyens de leur pays de résidence, sont l’objet d’un véritable quadrillage et d’entreprises de séduction systématiques. Les mandataires politiques sont particulièrement choyés, quel que soit leur parti, de même que les intellectuels et les hommes d’affaire, et beaucoup d’entre eux finissent par se comporter comme des ambassadeurs officieux de Sa Majesté.

La différence est donc fondamentalement la suivante : alors qu’en Tunisie ou en Egypte, le pouvoir avait fait le vide entre lui et le peuple, au Maroc il a accumulé des couches (les « médiations ») pour amortir les chocs. Moulay Hicham a sans doute raison quand il estime que celles-ci sont désormais décrédibilisées. La jeunesse marocaine, urbaine, éduquée et connectée au monde entier, ne sera plus jamais dupe. Mais il me semble que le pouvoir en place à encore quelques cartes dans sa manche avant de devoir « dégager ».

•••

[1] Ainsi, en 1998, à la fin de sa vie, Hassan II a compromis les héritiers de Mehdi Ben Barka en confiant à Abderrahmane Youssoufi, président du parti social-démocrate USFP, la direction du « gouvernement d’alternance » qui le discréditera comme parti d’opposition crédible.

[2] Comme l’opposant historique Abraham Serfaty, enfermé pendant 17 ans dans les prisons du régime, qui récupéra sa nationalité marocaine et pu finir paisiblement ses jours dans sa ville natale de Marrakech.

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