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22.11.2009

Droit à la différence ou droit à la dignité ?

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La « querelle du voile » vire tout doucement au ridicule. Une pression proprement hystérique s’exerce sur la sérénité des débats, favorisant les postures les plus guerrières. Et comme toujours, on nous intime de choisir un camp et de faire preuve de fermeté, les plus nuancés étant systématiquement suspectés d’être des Munichois en puissance. Il est de plus en plus difficile de résister aux bulldozers de la pensée binaire [1]. Ce sont des caricatures qui s’affrontent : celle qu’on fait de son adversaire pour le dénigrer plus facilement, et même celle qu’on fait de soi-même.

Dans ce dernier registre, voici ce qu’écrivait Éric Zemmour dans le Figaro-Magazine (30 octobre 2009) :

À l’UMP comme au PS, on vante les mérites de la “diversité”. Ce concept sémantique est le fils du “droit à la différence” des années 80, et le frère idéologique des “accommodements raisonnables” qui, venus du Canada en passant par le traité européen de Lisbonne, nous contraignent à conclure des “compromis” avec la culture des migrants. L’antithèse de notre bonne vieille assimilation qui imposa la culture française, sa langue, son histoire, son mode de vie, aux vagues passées d’immigrants.

Zemmour amalgame dans une même réprobation l’ouverture à la diversité culturelle, les « accommodements raisonnables », qui font effectivement l’objet de polémiques très injustes alors qu’ils restent peu connus, et le fameux « droit à la différence » qu’on évoque à tort et à travers. En même temps, il se fait l’avocat de l’assimilation à la française comme broyeur des identités particulières. Ce point de vue carré, qui fait fond sur une certaine crainte de la mondialisation et de l’ouverture des frontières qu’elle implique, n’est sans doute pas partagé par tous ceux qui se sentent menacés par la multiplication des foulards dans l’espace public. Il est pourtant symptomatique d’une radicalisation symétrique à celle qu’on prête généralement aux musulmans.

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Un grand classique de Siné

Mais revenons sur ce « droit à la différence », qui est brandi par les uns comme un étendard et par les autres comme un épouvantail. Pour les premiers, ceux qui s’y opposent sont effectivement des assimilateurs à la Zemmour , pour qui chaque personne qui migre doit se préparer à changer d’ancêtres. Pour les seconds, le droit à la différence servirait d’alibi au développement séparé en menaçant de balkanisation l’espace commun du « vivre ensemble », notre société se trouvant alors réduite à une mosaïque de petites chapelles ethniques ou religieuses juxtaposées.

Et pourtant, il est absurde d’opposer le « droit à la différence » au « droit à la ressemblance ». Ces deux droits sont les facettes indissociables du seul droit qui compte en l’occurrence, le seul qui puise sa légitimité dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme : le droit à la dignité.

Droit à la ressemblance : personne ne peut être exclu de ce qui fonde notre commune humanité et qui se traduit par les droits et devoirs s’imposant à tous, chacun participant à égalité à la construction de la cité commune et au bénéfice de ses bienfaits. Droit à la différence : personne ne peut être obligé de renoncer à une part intime de son identité personnelle, laquelle n’est que partiellement un choix puisqu’on ne choisit ni ses parents ni sa famille ni sa langue maternelle ni l’ensemble des déterminations culturelles et anthropologiques à travers lesquelles on s’est constitué, de la petite enfance à l’âge adulte, comme une personne humaine particulière.

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“Nous sommes tous des Européens…”

Il y a pourtant, si j’ose dire, une différence entre ces deux facettes : ce qui fonde le droit à la ressemblance, c’est-à-dire notre commune humanité, est invariant. Tandis que les différences culturelles sont en évolution permanente. Elles peuvent se modifier, s’amplifier, s’estomper, voire disparaître. Cette disparition est peut-être regrettable du point de vue du patrimoine culturel de l’humanité qui perdrait un peu de sa « biodiversité ». Mais si l’acculturation se produit sans contrainte ni pression, il n’y a rien à y redire. L’histoire de l’immigration montre même que l’affirmation des différences diminue très naturellement quand l’intégration dans la société – par l’emploi, l’école, le logement et la juste reconnaissance des mérites de chacun – progresse. C’est l’explication principale de la prolifération des foulards islamiques dans les rues : quand, malgré tous les efforts faits, on se sent relégué en marge de la société par la persistance de discriminations massives et de ségrégations qui ne s’avouent pas, la réaction passe souvent par l’affirmation d’une identité qui ne doit rien à la société d’accueil.

Mais fondamentalement, il n’y a à revendiquer ni « droit à la ressemblance » ni « droit à la différence ». Le premier se ramène à une exigence d’égalité, le second à une affirmation de liberté. Dans l’Europe des droits de l’Homme, on ne devrait marchander ni l’une ni l’autre.


Post-scriptum. Dans une discussion, je me suis entendu opposer ce bel aphorisme : « Il ne faudrait pas que le droit à la différence débouche sur la différence des droits ». Ça sonne bien mais c’est creux. On aura lu que je ne suis pas un grand propagandiste de la formule du « droit à la différence ». Par contre, je suis tout à fait en faveur de la différence des droits quand elle s’exerce pour diminuer les discriminations indirectes et pour compenser les inégalités de fait. Traiter égalitairement des personnes en position inégalitaire est une forme particulièrement perverse du refus de l’égalité.


[1] Je résiste donc à l’invitation à réagir au pamphlet d’Alain Destexhe et Claude Demelenne, Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’islam réac et à leurs innombrables initiatives « qui disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Discuter sur ce ton, participer à des « débats » où c’est à qui aboie le plus fort est au-dessus de mes forces. (Lire à ce propos le texte bien envoyé de quelques universitaires de l’ULB et de l’ULg intitulé Péril “islamo-gauchiste” ou vol au-dessus d’un nid de coucous ? sur le site de la revue Toudi.)

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