30.01.2011

Egypte : bis repetita ?

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À propos de la Tunisie, puis de l’Égypte, un masque tombe. Des régimes ont été soutenus au-delà du raisonnable par « le monde libre », non parce qu’on les trouvait merveilleux, mais parce qu’ils étaient considérés comme des remparts contre l’islamisme. Aujourd’hui, on découvre le prix qui a été payé par les peuples pour cet aveuglement.

Pour le comprendre, on peut risquer un parallèle entre la situation actuelle et celle qui prévalait à l’époque de la Guerre froide (fin des années 40, début des années 50) et qui détermina pendant longtemps la vision dominante d’un monde divisé en deux blocs antagonistes. À cette époque, le communisme soviétique fut institué en ennemi absolu des démocraties. Cette hostilité au communisme n’était pas uniquement motivée par la grandeur d’âme. Elle était « fonctionnelle » dans la psychologie collective. Dans les sociétés complexes, il y a comme un appel d’air pour que le champ idéologique soit radicalement simplifié par la désignation d’un ennemi extérieur, quitte à le fabriquer. Un ennemi dont l’existence rendrait le monde intelligible, qui serait rendu responsable de tous les malheurs et contre lequel il s’agirait de mobiliser les énergies disponibles. Généralement, les faiseurs d’opinion – de la politique ou des médias – accréditent cette lecture binaire du monde, soucieux de suivre le mouvement en faisant mine de l’inspirer.

Des ennemis de ce genre, il y en a de différentes échelles. Pour la vieille extrême droite en perte de vitesse relayée par une extrême gauche dévoyée, cet ennemi rêvé, véritable deus ex machina avide de dominer le monde, ce sont les Juifs, relookés aujourd’hui en « sionistes ». Dans un registre plus soft (mais le mécanisme mental est le même), ce sont les Flamands pour les francophones de Belgique, et réciproquement. Mais le communisme dans le passé et l’islamisme aujourd’hui ont constitué des ennemis d’une ampleur véritablement planétaire [1]. Dans les deux cas, il était possible de faire fusionner des considérations de géopolitique, où certains États étaient désignés comme des dangers pour la paix du monde [2], avec des considérations de « politique intérieure », puisqu’on est persuadé qu’une « cinquième colonne » relaie sournoisement l’ennemi extérieur à l’intérieur de nos frontières. Naguère, tout militant de gauche, si modéré soit-il, était soupçonné de faire le jeu de l’hydre soviétique. Aujourd’hui, tout musulman, si paisible soit-il, est sommé de donner des gages de loyauté qu’on ne demanderait à personne d’autre. Les communistes firent l’objet d’interdits professionnels leur fermant l’accès à la fonction publique en Allemagne. Aux États-Unis, ils furent les victimes de la chasse aux sorcières du sénateur MacCarthy. Mutatis mutandis, je ne peux m’empêcher d’y penser quand je vois toutes les portes qui se ferment aux musulmans – et surtout aux musulmanes – sur le marché du travail.

En ce moment, une inquiétante convergence européenne rassemble une extrême droite qui enfourche avec un grand sens de l’à-propos les nouveaux habits du racisme anti-musulman, certaines fractions de la droite traditionnelle soucieuse de préserver les racines chrétiennes de l’Europe et certains groupes, heureusement minoritaires, issus de la gauche, pour qui la défense de la laïcité justifie les cousinages les plus nauséabonds. Pour eux, c’est tout l’islam – et pas seulement l’islamisme – qu’il faut combattre et éradiquer. Il est frappant qu’en Suisse, l’Union du Centre de Christoph Blocher mène ses campagnes antimusulmanes au nom de l’identité chrétienne quand elle s’exprime en allemand et au nom de la laïcité quand elle cause français. On désigne d’abord l’ennemi, on adapte ensuite la rhétorique.

Mais revenons à la Tunisie, à l’Egypte et à notre parallèle historique. Une règle universelle établi que quand un peuple renverse une dictature, il en prend systématiquement le contrepied, pour le meilleur ou le pire. Ainsi, en se débarrassant du communisme d’État, du goulag et d’une bureaucratie tentaculaire, les peuples d’Europe de l’Est ont bazardé en même temps une couverture sociale correcte, un système de santé publique à peu près universel, le droit à l’IVG libre et gratuite. Et ils ont remis en selle une église particulièrement rétrograde, un libéralisme économique sans contrepoids et un racisme longtemps refoulé.

On ne peut pas exclure qu’un tel mécanisme opère demain en Tunisie et, surtout, en Egypte, après la chute inévitable de Moubarak. Quand un mode de vie émancipé à l’européenne est l’attribut exclusif d’une caste parasitaire détestée du peuple mais maintenue en place par les faveurs de l’Occident, il ne faut pas s’attendre à ce que ce peuple se détourne de ses ressources propres, culturelles, linguistiques mais aussi religieuses, où sa révolte peut s’alimenter. L’alternative infernale « sécularisation autoritaire ou démocratisation islamique » [3] n’en est pas une. Le despotisme prétendument éclairé alimente et renforce de toute façon son antidote. Dans des pays où l’invocation des droits humains a trop souvent servi d’alibi hypocrite à la domination occidentale, je crains qu’on ne puisse pas éviter qu’une certaine forme de référentiel islamique ne soit revendiqué par les peuples de culture musulmane quand ils prendront leur destin en main. C’est vrai, personne ne peut affirmer que les valeurs universelles, telles qu’on les entend généralement ici, y trouvent d’emblée leur compte. Les chemins de l’émancipation sont parfois tortueux. Mais que cela « nous » plaise ou non n’est plus vraiment la question. « Nous » avons déjà fait trop mal à ces peuples en exportant notre conception du bien dans les soutes de « nos » armées et en contrepartie de « nos » capitaux. Il est temps qu’en priorité, « nous » leur lâchions un peu la grappe.

•••

Post-scriptum

Cette question a été abordée ce dimanche dans « Et Dieu dans tout ça ? » (La Première, RTBF), avec également les éclairages particulièrement pertinents de Laurent Chambon (Amsterdam), Jérôme Jamin (Université de Liège) et Philippe Gottraux (Lausanne). On peut réécouter l’émission en podcast en suivant ce lien.

•••

[1] Le second ennemi a relayé le premier dans une continuité presque parfaite. Le communisme s’est effondré avec le mur de Berlin en 1989. L’islamisme se prépare à prendre le relais à partir de la révolution iranienne (1979) et est intronisé dans la fonction d’ennemi « officiel » à partir du 11 septembre 2001.

[2] Il suffit de comparer la peur panique qui entoura la possession de la bombe atomique par l’URSS et celle que provoque aujourd’hui la possibilité de cette possession par l’Iran. Par contraste, la bombe effectivement possédée par Israël ou le Pakistan semble n’avoir jamais dérangé personne.

[3] Voir sur son blog le billet de Caroline Fourest qui pose ainsi le problème.

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  • En large désaccord Posté par Didier Coeurnelle, le 2 février 2011
    En quelques mots. Je trouve ce billet (à la différence d’autres) erroné et dangereux. Erroné par la phrase "Quand un mode de vie émancipé à l’européenne est l’attribut exclusif (...)
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    • Expliquer n’est pas justifier Posté par Henri Goldman, le 3 février 2011
      • Expliquer n’est pas justifier Posté par Bernard De Backer, le 3 février 2011
  • Egypte : bis repetita ? Posté par Pierre Coërs, le 1er février 2011
    j’y connais peu, à part un séjour de 3 ans en Tunisie. Mais je suis infiniment surpris par le peu d’intérêt que suscite chez nous ces débuts de révolutions. Nous sommes les (...)
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  • Egypte : bis repetita ? Posté par Luc Delval, le 31 janvier 2011
    Excellent résumé de la situation. Toutefois, je ne crois pas que " Aujourd’hui, on découvre le prix qui a été payé par les peuples pour cet aveuglement ". En fait, "on" connaissait (...)
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  • Egypte : bis repetita ? Posté par Malika Madi, le 31 janvier 2011
    Merci Henri pour cette vision claire de la situation en Egypte et de la géopolitique du monde arabe. Les nations sous dictature sont complexes, vous l’avez dit, parce que tout (...)
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  • Egypte : bis repetita ? Posté par André Dupond, le 31 janvier 2011
    Est-ce donc mal de défendre les racines chrétiennes de l’Occident ?
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