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3.10.2012

Élections communales : "contre le racolage ethnique"

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Le texte qui suit constitue la dernière partie d’un article rédigé en 2007 sous ce titre pour un numéro de la revue française Migrations Société consacrée au droit de vote des étrangers en Europe. Il a été ensuite repris dans un ouvrage collectif intitulé Dépasser les peurs, construire un monde commun édité par Etopia. (On accède à l’article complet en cliquant sur le carré vert.)

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En 2012, le phénomène décrit est très loin d’avoir disparu. Mais il semble malgré tout en recul. Dans la douleur, une nouvelle génération issue de l’immigration populaire est en train d’émerger. Elle n’éprouve plus le besoin de donner des gages de conformité culturelle aux usages dominants pour investir le terrain politique global. Ici ou là, elle a même réussi à forcer les portes des partis installés où son arrivée ne fait pas que des heureux. Mais une brèche s’est ouverte et ne se refermera plus.

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Au départ, pour que de tels candidats puissent se présenter, il avait fallu vaincre le conservatisme des appareils, qui faisait écho à une certaine xénophobie ambiante, surtout en milieu populaire. Mais très vite, ces réticences cédèrent devant la prise en compte du « vote ethnique » et, surtout à partir de 2000, devant la conscience que les acquisitions massives de la nationalité belge selon la loi qui venait d’entrer en vigueur mettaient sur le marché électoral des milliers de voix qu’il s’agissait de capter. La multiplication des candidats d’origine immigrée sur leurs listes devait permettre aux partis [1] de ratisser aussi large que possible, en multipliant les profils : marocain ou turc, arabe ou berbère, homme ou femme, portant ou non le foulard, la barbe ou la moustache, commerçant ou cadre associatif, musulman pratiquant ou pas trop, proche de tel clan du pays d’origine ou de tel autre. Les partis se mirent à solliciter toute personnalité susceptible de rabattre vers eux une partie de ce nouvel électorat encore en déshérence, indépendamment des préférences politiques de la personnalité courtisée. Quelle importance, en effet, que tel candidat socialiste ou libéral le soit effectivement, puisque cette étiquette n’évoque rien auprès des électeurs à gagner, électeurs qui n’auraient sans doute pas tous voté s’ils n’y étaient pas obligés et si des « compatriotes » ne faisaient pas leur siège avec autant d’insistance.

Illustrations : Tractothèque

Résumons le tableau, en forçant le trait. Des candidats, belgo-marocains ou belgo-turcs [2], dont le principal mérite supposé est d’être des ramasseurs de voix, sont placés sur les listes de partis en vue de capter les votes de leur communauté d’origine, laquelle n’est a priori que peu sensible aux enjeux « belges » des élections, surtout dans l’électorat le plus populaire [3]. Pour l’emporter dans la bataille concurrentielle, ils mettent en branle deux catégories d’arguments, également douteux d’un point de vue démocratique : le clientélisme ou trafic d’influence (« Si je suis élu, je pourrai intercéder pour toi dans tel dossier car je connais très bien telle personne ») et le patriotisme par rapport au pays d’origine. Les ambassades de ces pays déploient d’ailleurs une diplomatie intense pour instrumentaliser ceux qui restent leurs ressortissants par le biais de la double nationalité. Ainsi, il devient impossible à un candidat ou à un élu marocain de mettre en cause la marocanité du Sahara, ni à un candidat ou à un élu turc d’éventuellement reconnaître le génocide arménien. Ces questions font d’ailleurs l’objet d’incroyables surenchères, selon la logique perverse bien connue du « plus patriote que moi tu meurs ». Pire : elles réagissent en retour sur le parti dans son ensemble, qui met alors sa propre position en sourdine au prix de quelques contorsions pour ne pas mettre ses candidats en difficulté [4].

Ces pratiques, et le cynisme des partis qui y succombent, ont fini par sélectionner un milieu politique proche des communautés d’origine immigrée où le meilleur côtoie le pire. Une de ses caractéristiques, c’est une migration relativement importante d’un parti vers l’autre, en fonction des places offertes. En l’absence de convictions fortes – il est souvent impossible de comprendre pourquoi telle personne se présente sur la liste A et telle autre sur la liste B alors qu’elles pensent identiquement la même chose –, il faut s’attacher des candidats et, ensuite, des élus, en leur offrant des positions qui leur permettront de consolider leur clientèle personnelle. Si le prix est insuffisant, ils seront tentés de présenter leurs services à la concurrence. Évidemment, ce jeu ne peut durer que tant que la carte politique de cet électorat n’est pas encore complètement stratifiée, ce qui rend la bataille d’autant plus rude.

Sans doute, ce tableau laisse un goût amer, surtout auprès de ceux qui se sont engagés en faveur du droit de vote des étrangers, d’une conception non ethnique de la citoyenneté et de la promotion de mandataires d’origines multiples au sein des assemblées, pour que celles-ci puissent être à l’image de la population qui pourrait alors mieux s’y reconnaître. L’extraordinaire sociologie bruxelloise préfigure ce que pourrait être une citoyenneté post-nationale. À condition de conserver une haute exigence démocratique et de s’interdire le racolage sans principes. On n’en a pas pris le chemin. Sans doute, tant le contexte international que les difficultés économiques et sociales rencontrées par les personnes issues de l’immigration populaire encouragent le repli communautaire et le nationalisme exogène. L’insertion dans le jeu politique d’un nouvel électorat demanderait de la part des partis démocratiques un intense travail de formation et d’éducation populaire, lequel ne peut pas non plus apparaître comme plaqué « de l’extérieur », ce qui l’apparenterait au paternalisme. Il exigerait surtout plus de discernement et moins de calculs à courte vue dans la sélection de nouveaux cadres, en privilégiant un investissement humain à plus long terme. Mais c’est sans doute beaucoup demander à des appareils politiques en quête de rendement immédiat, surtout dans des lieux où l’on vote en moyenne tous les deux ans. Promouvoir une participation politique de qualité auprès d’une population qui n’en a pas une longue tradition, c’est aussi la respecter. Faire fond sur des atavismes archaïques pour y découper une part du gâteau électoral, c’est la mépriser.

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[1] Principalement, à Bruxelles, le parti socialiste (PS) et le centre démocrate humaniste (CDH, anciennement parti social-chrétien), qui dépendaient le plus d’un électorat populaire.

[2] On pourrait ajouter « belgo-congolais », le CDH ayant transposé plus récemment au sein de cette communauté marquée par le christianisme de l’ancien colonisateur certaines pratiques éprouvées auprès des communautés marocaine et turque.

[3] Pour les dernières élections municipales dans la grande commune populaire de Schaerbeek (2006), la vice-Premier ministre socialiste, Laurette Onkelinx, avait constitué une liste de ce type, avec notamment la présence remarquée d’un candidat turc proche des Loups gris (extrême droite nationaliste). Sfia Bouarfa, sénatrice belgo-marocaine du même parti, s’était émue de la sous-représentation de « socialistes traditionnels » sur la liste.

[4] Ainsi, le parti socialiste bruxellois a cessé de parler de « génocide arménien », n’évoquant plus que des « massacres », pour ne pas heurter de front une partie de son électorat.

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  • Élections communales : "contre le racolage ethnique" Posté par Patrick Dezille, le 3 octobre 2012
    Bonjour Henri. Opinion bien argumentée, comme à ton habitude. Bravo. As-tu vu l’interview de Sfia Bouarfa ce dimanche à Controverse ? Intéressante... jusqu’au moment (6’35") où (...)
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    • Élections communales : "contre le racolage ethnique" Posté par Henri Goldman, le 3 octobre 2012

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