7.01.2015

Enseigner à vivre !

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Dorénavant, nous naviguerons loin du « Pacte pour un enseignement d’excellence ». Encore que… Avec Edgar MORIN et mes futurs « invités », nous voyagerons au pays des finalités. Et de finalités qui demanderaient de solides remises en cause des politiques ET de tous les acteurs de terrain.

Notre vieil ami Edgar a inauguré, dans la collection « Domaine du possible », une série prometteuse « Changer l’éducation » avec un titre très ambitieux « Enseigner à vivre ». Je vous propose quelques morceaux choisis, comme on faisait dans les bons vieux manuels des bonnes vieilles écoles !

Son état des lieux : « …la vulgate techno-économique dominante chez les politiques et les entrepreneurs tend à imposer ses critères de rentabilité, d’efficacité et de compétitivité au système enseignant. Déjà l’évaluation par notes peut être arbitraire…, mais au lieu d’être remplacée par une motivation évaluatrice, elle tend à s’insérer dans un gigantesque système d’évaluations quantitatives qui se généralise dans toute la société où les évaluateurs sont eux-mêmes évalués par de superévaluateurs qui n’ont jamais su s’auto-évaluer ni mettre en doute leurs évaluations. Le quantitatif chasse le qualitatif. L’humanisme est en régression sous la poussée techno-économique ».

Le « bien-vivre » ? Une finalité pour notre temps : « …le bien-vivre comporte des aspects psychologiques, moraux, de solidarité, de convivialité. Alors il faudrait introduire dans la préoccupation pédagogique le vivre-bien, l’art de vivre et cela devient chaque fois plus nécessaire dans la dégradation de la qualité de la vie sous le règne du calcul et de la quantité, dans la bureaucratisation des mœurs, dans les progrès de l’anonymat, de l’instrumentation où l’être humain est traité en objet, dans l’accélération générale depuis le fast-food jusqu’à la vie de plus en plus chronométrée ».

Cela passera entre autres par la place réservée à la philosophie, mais pas (comme le revendiquent certains) par un cours « à part » : « Se comprendre est nécessaire pour comprendre les autres. Cela est vital, mais non enseigné. On a même dévalué l’introspection. Cependant, c’est cela qu’il faut enseigner et apprendre : savoir se distancer, savoir s’objectiver, savoir s’accepter, savoir méditer, réfléchir. Voilà ce qu’une philosophie ressourcée pourrait apporter aux élèves dès le plus jeune âge. La philosophie doit cesser d’être considérée comme discipline pour devenir motrice et guide dans l’enseigner à vivre ».

Après « vivre », E. Morin décline « comprendre » : compréhension intellectuelle (bien sûr) et humaine (il insiste) : « L’éducation à la compréhension, œuvre éducative majeure, est absente de nos enseignements. Etant donné son importance, à tous les niveaux éducatifs et à tous les âges, le développement de la compréhension nécessite une réforme des mentalités ». Par exemple : « La compréhension rejette le rejet, exclut l’exclusion. Enfermer dans la notion de traitre, menteur, salaud ce qui relève d’une intelligibilité complexe empêche de reconnaître l’erreur, le fourvoiement, le délire idéologique, les dérives…. La compréhension, la bienveillance, la reconnaissance vont permettre non seulement un mieux vivre dans la relation enseignant-enseigné, dans toute relation d’autorité, dans toute relation humaine, mais aussi combattre le mal moral le plus cruel, le plus atroce qu’un être humain puisse faire à un autre être humain : l’humiliation ».

Conclusion : « Tout cela nécessite une éducation éthique, anthropologique et épistémologique, ce qui nécessite la réforme de l’éducation portant sur la connaissance, ses difficultés, ses risques d’erreur et d’illusion : d’où nos propositions fondatrices pour l’introduction de la connaissance de la connaissance, la connaissance de l’humain, l’éducation à la compréhension…. C’est dans ce sens que j’ai proposé que, dans toute université, une chaire soit consacrée à la compréhension humaine ».

De Morin, on connaît mieux la « pensée complexe » (séparatrice ET reliante). Il y revient bien sûr : son développement passe entre autres par une place de choix à réserver dès l’école primaire à la « science écologique ». L’enjeu est de taille : « Qu’est-ce qui détruit la responsabilité et la solidarité ? C’est la dégradation de l’individualisme en égoïsme, c’est simultanément le mode compartimenté et parcellaire dans lequel vivent non seulement les spécialistes, techniciens, experts, mais aussi ceux qui sont compartimentés dans les administrations et les bureaux. Si nous perdons de vue le regard sur l’ensemble, celui dans lequel nous travaillons et bien entendu la cité dans laquelle nous vivons, nous perdons ipso facto le sens de la responsabilité ; tout au plus nous avons un minimum de responsabilité professionnelle pour notre petite tâche. Pour le reste, comme le disait Eichman, et comme l’ont dit ceux qui donnaient du sang contaminé aux hémophiles : « J’obéis aux ordres ». Nous obéissons aux ordres, nous obéissons aux instructions. Tant que nous n’aurons pas essayé de réformer ce mode d’organisation du savoir, qui est en même temps un mode d’organisation sociale, tous les discours sur la responsabilité et la solidarité seront vains » !

Ce petit livre, on l’aura compris, est une sorte de mini-traité « d’éthique du genre humain » qui, Morin insiste, « ne saurait être enseignée par des leçons de morale » !

E. Morin, Enseigner à vivre, Manifeste pour changer l’éducation, Actes Sud, Domaine du possible, 2014

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  • Enseigner à vivre ! Posté par Fontaine Bernard, le 29 janvier 2015
    "Enseigner à vivre", n’est-ce pas une phrase que JJ Rousseau avait écrite expliquant l’importance d’une éducation large et humaine plutôt qu’exclusivement livresque. Merci à Jacques (...)
    Lire la suite

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