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4.02.2009

Faut-il être antisioniste ?

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Mais enfin, exprimez-vous clairement : vous êtes sioniste ou antisioniste ? » À cette question, je ne réponds jamais « clairement », c’est-à-dire par oui ou par non. Il me faut au moins cinq minutes pour m’expliquer. Car c’est la question qui n’est pas claire. « Sioniste » ? Je ne le suis pas et ne l’ai jamais été. Mais « antisioniste » ? Je réponds invariablement à mon questionneur : « Qu’entendez-vous par là ? ». C’est comme pour « socialisme », « islamophobie » ou « communautarisme » : ce mot est tellement chargé de sens divers qu’il faut d’abord préciser celui que lui donne mon interlocuteur. À certains de ces sens, je m’oppose tandis que vis-à-vis d’autres, je ne me prononce pas. Je me prononce d’autant moins quand la question prend la forme d’une inquisition : toute personne qui se veut solidaire de la cause palestinienne devrait se déclarer ennemi juré du sionisme, sinon c’est la preuve qu’il ne soutient pas vraiment la dite cause et qu’il est peut-être lui-même un sioniste déguisé…

Sur le terrain de l’analyse historique, je me retrouve sans le moindre doute du côté des antisionistes. À mes yeux, la colonisation juive de la Palestine et la création de l’État d’Israël sont des processus coloniaux qui ont spolié les populations arabes de la région, populations qui constitueront le peuple palestinien au fil des années. Car les peuples n’existent pas de toute éternité. Ce sont les évènements qui les constituent, et puis l’idéologie s’en mêle en réécrivant une histoire rétrospective.

C’est très exactement ce que nous raconte l’historien israélien Shlomo Sand dans son ouvrage iconoclaste « Comment le peuple juif fut inventé », où il nous explique que la saga juive sécularisée par le sionisme d’un peuple éternel revenant sur sa terre après deux mille ans d’exil n’était qu’une fiction romancée. Est-il antisioniste, Shlomo Sand, lui qui ne trouve pas un mot d’excuse aux massacres israéliens de Gaza et qui brocarde les icônes de la gauche d’État, les écrivains Amoz Oz et Abraham B. Yehoshua, qui les ont initialement approuvés ? Sa réponse : « Non, car se définir comme antisioniste peut signifier être anti-Israélien. Or, je défends l’existence de l’État d’Israël, parce que j’accepte le fruit de l’entreprise et de l’histoire sioniste – la société israélienne. Mais je ne suis pas sioniste, car ce qui justifie mon existence ici, c’est le fait d’être démocrate. Cela signifie que l’État doit être l’expression de son corps social, pas celle des juifs du monde entier. Vous pouvez dire que je suis post-sioniste. » [1].

Ce n’est pas le cas de Charles Enderlin. On se souviendra que c’est le correspondant en Israël de France 2 depuis 1981 qui a fait connaître au monde le calvaire du petit Mohamed Al Doura mort sous des balles israéliennes le 30 septembre 2000 à Netzarim (Gaza). Ce qui lui vaudra une campagne de dénigrement du fait de la droite sioniste française qui le « nazifia » [2] en lui décernant un « Goebbels d’Or » pour prix de ses supposés mensonges. À l’occasion des 60 ans d’Israël, voici ce qu’il déclare : « Quelles que soient les difficultés d’Israël aujourd’hui, je considère que le sionisme a réussi puisque l’État existe et qu’il ne peut être remis en question. (…) Mais, à long terme, sa survie dépend d’une solution qui permettra la cohabitation des deux entités : il faut créer un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. Quant à moi, je suis sioniste jusqu’à la ligne verte ! » [3]

C’est en ayant ces positionnements en tête qu’Alain Gresh, le directeur adjoint du Monde diplomatique, écrivait ceci dans un texte destiné à Attac : « Même si l’on pense qu’il n’existe pas de “peuple juif ”, même si l’on croit que l’installation des juifs en Palestine s’inscrit dans le mouvement de colonisation, désormais Israël existe et il forme une société vivante et dynamique. Il est un État reconnu par la communauté internationale, par les Nations unies. On peut penser que l’entreprise sioniste fut une entreprise en large partie coloniale, et donc injuste – et même non légitime – et reconnaître les “faits accomplis”. D’autres exemples dans l’histoire, des États-Unis, au Canada ou en Australie en témoignent. L’installation des colons dans ces territoires a souvent abouti à des expulsions, voire des génocides, mais personne ne met en cause le droit à l’existence de ces États (en revanche, on peut, comme cela a été obtenu en Australie et au Canada, revendiquer une reconnaissance des torts faits aux autochtones).

D’autre part, il faut reconnaître que l’immense majorité du peuple israélien se réclame du sionisme, quelle que soit la définition donnée de ce terme. La ligne de démarcation dans ce pays passe entre ceux qui acceptent un État palestinien indépendant et ceux qui refusent une telle éventualité. Dans les deux camps existent des sionistes. En résumé, je ne pense pas que le mouvement antimondialisation libérale doive prendre position sur ce débat sionisme-antisionisme. C’est un débat idéologique mais aussi un facteur de division, qui nuit à l’objectif essentiel : rassembler une majorité de l’opinion en faveur de la création d’un État palestinien indépendant, au côté de l’État d’Israël. » [4]

Je partage l’analyse d’Alain Gresh, comme la partagent manifestement l’Association belgo-palestinienne qui ne mentionne nulle part le sionisme dans sa campagne en faveur de sanctions, ou le tout nouveau Mouvement global de résistance non violente lancé par Tariq Ramadan et son European Muslim Network, qui ne le cite pas une seule fois dans sa plateforme pourtant très radicale. L’important est bien de se réunir sur des objectifs pour l’action à court et moyen terme, et les étiquetages idéologiques des uns et des autres sont accessoires par rapport à ces objectifs même si, bien entendu, il n’est pas interdit d’en débattre.

Car si le mouvement de solidarité avec la cause palestinienne devait rejeter des personnalités comme Shlomo Sand, Charles Enderlin, Alain Gresh ou encore Ouri Avnery, l’admirable vétéran de la lutte contre l’occupation et figure de proue de Gush Shalom (le bloc de la paix), dont l’attitude vis-à-vis du sionisme rejoint celle de Shlomo Sand, sous prétexte qu’elles ne s’affirment pas antisionistes et ne sont donc pas suffisamment radicales aux yeux de leurs censeurs exotiques spécialisés dans la surenchère, il perdra.

•••

[1] Télérama, 29 janvier 2009

[2] La « nazification » est un exercice très courant pour discréditer un adversaire. Mais, évidemment, c’est le conflit israélo-palestinien qui constitue son meilleur terrain. Longtemps, Israël s’est fait une spécialité de « nazifier » ses adversaires arabes, sans épargner quelques Juifs jugés traîtres à la cause. Depuis quelques années, la « nazification » s’exerce aussi en sens inverse. Ce n’est intelligent ni dans un sens ni dans l’autre.

[3] Regards, 6 mai 2008

[4] Palestine : les bases de la solidarité (16 janvier 2007) - http://www.france-palestine.org/art...

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