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11.01.2009

Gaza : sortir du cycle sans fin de la vengeance

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Je reviens de la manifestation contre les massacres de Gaza avec des sentiments mêlés. Les mots de l’Ecclésiaste me reviennent : « Il y a un temps pour tout : (…) un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ; un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix. » Est-il encore possible de penser aujourd’hui, au plus profond des massacres, que ceux-ci finiront par s’achever et qu’il faudra inévitablement passer à autre chose ? À voir la manière dont l’État d’Israël s’emploie, depuis quarante ans, à perpétuer l’état de guerre et à nourrir la haine en fermant tous les angles qui pourraient déboucher sur une paix juste, il semble que l’enseignement du Livre est bien loin. « Un temps pour aimer, un temps pour la paix » ? Les gouvernements israéliens successifs lui tournent avec constance le dos. La guerre leur suffit puisqu’ils sont les plus forts. Avec en plus le cynisme : qu’importent la mort et la haine que nous semons si elles nous permettent, demain, de gagner les élections…

En face, il ne reste que les armes classiques des pauvres : beaucoup de paroles, peu d’actes sauf les plus désespérés. Dans le monde arabe, les manifestations hyperboliques de solidarité avec la Palestine ont toujours servi d’abcès de fixation pour des régimes détestables qui pouvaient ainsi évacuer les frustrations de leur propre population.

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Sur la gauche du calicot de l’UPJB, une grande étoile de David (cachée par une manifestante). Ailleurs, sur de nombreux panneaux, le même symbole est mis à égalité avec la croix gammée. Photo : Ariane Bratz

Mais nous sommes ici, pas là-bas. Cela n’a aucun sens de vouloir singer ici les images diffusées sur Al Jazira avec leur folklore d’« Allah Akhbar », d’hommes masqués, de drapeaux brûlés et d’affrontements avec la police complaisamment mimés devant les caméras. Sauf exception, nous ne pleurons pas nos proches et nous n’avons pas l’excuse de la réaction émotionnelle pour justifier toutes les outrances. Par contre, nous avons l’obligation de donner des objectifs utiles aux manifestations de solidarité avec le peuple palestinien et de calibrer ces manifestations à la poursuite de ces objectifs.

Ces objectifs sont au nombre de deux. Le premier est de faire basculer notre opinion publique et, à partir de là, d’infléchir la politique de notre gouvernement afin qu’il s’engage résolument dans une politique de sanctions contre Israël, tranchant avec une lâcheté européenne qui n’a que trop duré. On le sait : pour des raisons honorables, la population de ce continent se sent redevable d’une dette impossible à apurer à l’égard du peuple juif pour ne pas avoir su empêcher son extermination entre 1941 et 1945. Depuis sa création, l’État d’Israël se présente comme le légataire naturel de cette dette et la fait payer au peuple palestinien au grand soulagement de l’Occident, ravi de solder ses comptes sur le dos de tiers innocents. Il est temps de guérir l’Europe de cette culpabilité et de la faire accéder au temps de la responsabilité. Le second objectif est de préparer l’avenir si on veut qu’un avenir advienne : d’abord, « un temps pour la paix » et, peut-être un jour, « un temps pour aimer ».

C’est pourquoi, mes amis arabes, la solidarité ne doit pas se faire au nom de la fraternité islamique ou de l’identité arabe, mais au nom de l’équité et de la justice. Il ne faut surtout pas faire accroire que les Arabo-musulmans se mobilisent exclusivement pour leurs frères et leurs sœurs tandis qu’ils resteraient indifférents à d’autres causes qui mériteraient également leur compassion. Ce serait une catastrophe si l’impression prévalait que chacun a choisi son camp en fonction de son identité ethnique ou religieuse : les Arabo-musulmans obligatoirement d’un côté, les Juifs obligatoirement de l’autre, tandis que ceux qui ne sont ni juifs ni musulmans resteraient au balcon en distribuant souverainement les bons et les mauvais points aux uns et aux autres.

La solidarité doit être ferme et la dénonciation des crimes israéliens sans aucune ambiguïté, mais il est contre-productif de se polariser sur des mots et sur des symboles. Il faut être clair. Si l’objectif est bien que se constitue un État palestinien dans les territoires occupés depuis 67, avec Jérusalem-Est comme capitale, cet État aura comme voisin l’État d’Israël et devra vivre en bonne intelligence avec lui. Je le sais bien, ce n’est pas ce que disent le Hamas et le Hezbollah qui ont gagné la sympathie de beaucoup d’entre vous, non pas à cause de leurs références islamiques mais parce qu’ils sont perçus comme les principaux vecteurs d’une résistance légitime. Mais jusqu’à nouvel ordre, la « solution à deux États » reste la seule perspective envisageable si on veut échapper à une guerre sans fin qui se terminera inévitablement par l’élimination du plus faible.

Il est indispensable d’offrir en toute circonstance une perspective crédible de cohabitation future aux Juifs d’Israël. Sans doute est-ce beaucoup demander à ceux qui sont en ce moment écrasés sous les bombes, mais c’est pourtant le seul moyen de défaire l’insupportable consensus de la société israélienne autour des initiatives les plus sanglantes de son gouvernement. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas brûler de drapeaux israéliens. Qu’il ne faut pas toucher à l’étoile de David, symbole dont la portée dépasse la cadre israélien et qui signifie quelque chose pour la plupart des Juifs, y compris ceux qui sont hostiles à la politique israélienne. Qu’il faut enfin résister à la tentation de retourner contre Israël les accusations de génocide ou les qualifications de nazisme ou de fascisme. Nous ne l’avons pas fait quand les démocratiques États-Unis commettaient au Vietnam (un million de combattants et quatre millions de civils morts entre 1954 et 1975) des massacres autrement plus massifs qu’en Palestine.

« Un temps pour la guerre, et un temps pour la paix » : c’est aussi notre responsabilité, car rien de bon ne sortira, jamais et pour personne, du cycle sans fin de la vengeance.

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