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9.05.2015

Génocide arménien et racolage ethnique

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Scandale : alors que le monde commémore les 100 ans du génocide arménien, Emir Kir, la star belgo-turque du parti socialiste bruxellois (ancien secrétaire d’État et bourgmestre de la petite commune de Saint-Josse) refuse de prononcer le mot qui lui brûlerait les lèvres. Alors que son négationnisme est avéré, il s’en tire avec un simple « rappel à l’ordre » de la part de son parti qui ne peut manifestement pas se permettre de sanctionner la personnalité la plus populaire de l’électorat turc bruxellois.

Comment en est-on arrivé là ? Il faut remonter cinquante ans en arrière. En 1964, la Belgique signe avec la Turquie (comme avec le Maroc) une convention bilatérale sur base de laquelle des dizaines de milliers de travailleurs, accompagnés de leur famille, seront importés en Belgique [1]. Dix ans plus tard, quand il sera mis fin à l’immigration du travail, celle-ci se prolongera via le regroupement familial qui injectera régulièrement des maris et des épouses en provenance du pays. À Bruxelles, ils viennent rejoindre leurs conjoints dans un quartier situé à cheval sur les communes de Schaerbeek et Saint-Josse où se transpose à l’identique la structure sociale de leur province d’origine. Ensuite, ils obtiendront la nationalité belge sans avoir, subjectivement, jamais véritablement quitté la Turquie dont ils auront conservé la nationalité, celle-ci étant pratiquement inaliénable. La Belgique francophone ne dispose d’ailleurs d’aucun mythe de type national (heureusement, de mon point de vue) pour alimenter un sentiment d’appartenance à opposer au nationalisme ombrageux professé par la plupart de ces nouveaux citoyens.

Depuis les élections communales de 1994, les Belgo-Turcs constituent une composante importante de l’électorat bruxellois. Ces « nouveaux Belges » sont appelés à participer à des scrutins dont les enjeux leur sont souvent étrangers du fait de leur marginalité sociale, culturelle et géographique. La combinaison du vote obligatoire avec un scrutin de liste proportionnel à un tour permet aux partis en lice de proposer des candidats « d’origine » à toutes les élections. Avec un rendement extraordinaire amplifié par la possibilité du choix multiple : quelle que soit la liste, ces nouvelles candidatures se sont vues affectées d’un « coefficient ethnique » multiplicateur. Tel candidat turc, au départ totalement inconnu dans la famille politique qui l’a recruté, fait d’emblée un score de deux à trois fois supérieur à celui de colistiers « de souche » pourtant militants de longue date.

Déferlante du « vote ethnique »

Au départ, pour que de tels candidats puissent se présenter, il avait fallu vaincre le conservatisme, voire le racisme, des appareils. Mais, très vite, ces réticences cédèrent devant la prise de conscience que les acquisitions massives de la nationalité belge avaient mis sur le marché électoral des milliers de voix à capter. La multiplication des candidats d’origine immigrée sur leurs listes devait permettre aux partis opérant en milieu populaire – en premier lieu le parti socialiste – de ratisser aussi large que possible, en multipliant les profils : marocain ou turc, arabe ou berbère, homme ou femme, portant ou non le foulard, la barbe ou la moustache, commerçant ou cadre associatif, musulman pratiquant ou pas trop, proche de tel clan du pays d’origine ou de tel autre. On se mit à solliciter toute personnalité susceptible de rabattre vers sa liste ce nouvel électorat encore en déshérence, indépendamment des préférences politiques de la personnalité courtisée. Quelle importance, en effet, que tel candidat socialiste, humaniste ou libéral le soit effectivement, puisque cette étiquette n’évoque rien auprès des électeurs à gagner, électeurs qui n’auraient sans doute pas tous voté si des « compatriotes » ne faisaient pas leur siège avec autant d’insistance.

Résumons le tableau, en forçant le trait. Des candidats belgo-turcs, dont le principal mérite supposé est d’être des ramasseurs de voix, sont placés sur les listes de partis en vue de capter les votes de leur communauté d’origine, laquelle n’est a priori que peu sensible aux enjeux « belges » des élections. La concurrence est rude et on ne sera pas trop regardant sur le pedigree des candidats [2]. Il faudra éviter de cabrer cet électorat en touchant à ses vaches sacrées. Un candidat turc qui reconnaîtrait le génocide arménien perdrait tout crédit et donc toute utilité pour le parti qui l’a recruté et qui évitera soigneusement d’exiger de lui une telle reconnaissance suicidaire dans un climat de surenchère patriotique peu propice aux révisions difficiles.

Ces pratiques, et le cynisme des partis qui y succombent, ont fini par sélectionner un « milieu » politique particulier au sein de la communauté turque. Une de ses caractéristiques, c’est une migration relativement importante d’un parti vers l’autre, en fonction des places offertes. En l’absence de convictions fortes – il est souvent impossible de comprendre pourquoi telle personne se présente sur telle liste –, il faut s’attacher des candidats et, ensuite, des élus, en leur offrant des positions qui leur permettront de consolider leur clientèle personnelle. Si la position offerte est insuffisante, ils seront tentés d’offrir leurs services à la concurrence.

Atavismes archaïques

Ce tableau laisse un goût amer. Pourtant, on doit saluer la promotion de mandataires d’origines multiples au sein des assemblées pour que celles-ci puissent être à l’image de la population qui peut alors mieux s’y reconnaître. L’extraordinaire sociologie bruxelloise préfigure ce que pourrait être une citoyenneté inclusive dans une ville multiculturelle, permettant à chacune de ses composantes de participer à égalité à la co-construction de la société commune dans le respect de son identité singulière. Mais pour atteindre cet objectif, il faut conserver une haute exigence démocratique et s’interdire le racolage sans principes qui débouche sur les pires confusions idéologiques. Cela n’a pas été le cas. Promouvoir une participation politique de qualité auprès d’une population qui n’en a pas une longue tradition, c’est aussi la respecter. Faire fond sur des atavismes archaïques pour y découper une part du gâteau électoral, c’est la mépriser.

•••

[1] Le phénomène décrit ici est aussi à l’œuvre dans la population belgo-marocaine, mais dans de bien moindres proportions, celle-ci étant beaucoup plus diversifiée.

[2] Ainsi, pour les élections communales de 2006 dans la commune de Schaerbeek, le Parti socialiste avait placé sur sa liste un candidat proche des Loups Gris, mouvement turc d’extrême droite, équivalent local du Front national.

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