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19.05.2016

Grand baromètre : une autre lecture d’un séisme politique

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Les résultats du « grand baromètre politique » publiés dans Le Soir de ce jour ont fait l’effet d’une bombe par l’ampleur des déplacements qu’ils révèlent. Deux lectures dominent : « les “extrêmes” se renforcent » et « les partis au pouvoir reculent ». Je voudrais proposer ici une troisième lecture, peut-être moins désespérante (enfin, pour ceux que le sondage désespère), en termes classiques de clivage gauche-droite. Elle est particulièrement instructive, on le verra.

Additionnons les intentions de vote pour les partis qu’on classe habituellement à gauche : les deux partis socialistes, les deux partis écologistes, le PTB. Et comparons leur évolution entre les dates extrêmes des infographies publiées : les élections fédérales de mai 2014 et le sondage de mai 2016.

Cela donne, en Flandre, une progression de 25,4% à 31,5% (+ 6,1%), en Wallonie une progression de 45,7% à 49,4% (+ 3,7%). Ces chiffres suggèrent que les politiques d’austérité, qui visent tout le monde sauf les plus riches et les plus filous et qui s’attaquent de front aux services publics, de l’Aide sociale à la Justice, ne passent pas comme une lettre à la poste. Par le jeu des transferts de voix ou de la relève des générations, l’aspiration égalitaire ne se porte pas trop mal.

Sauf à Bruxelles. Là, l’addition des chiffres de la gauche passe de 41,1% à 38,2%, soit un recul de 2,9%. Alors que la population bruxelloise est victime d’une hémorragie constante de la classe moyenne « blanche » qui devrait plutôt favoriser la gauche, celle-ci n’en profite pas. Et pourtant, tous les indicateurs montrent que la capitale subit de plein fouet la montée des inégalités sociales et la dualisation de son territoire.

L’explication ? À Bruxelles, l’approfondissement du clivage socio-économique qui donne des couleurs à la gauche dans les deux autres régions est submergé par un autre clivage : un clivage « identitaire » qui semble opposer la population musulmane massivement représentée au centre de la capitale au reste des Bruxellois. Ce clivage brise des solidarités qui restent très vivaces dans le reste du pays, notamment entre la classe moyenne salariée relativement bien protégée (employés du privé et travailleurs des administrations publiques) et les couches plus fragiles. Dans la capitale, les attentats n’ont fait que renforcer la suspicion généralisée qui monte depuis le 11 septembre 2001 à l’égard d’une population jugée globalement menaçante. Le « peuple » se retrouve ainsi coupé en deux fractions opposées et cette coupure vient briser le front d’une possible riposte « tous ensemble » de toutes les victimes de l’austérité face à ceux à qui elle profite.

Pour contrer cette coupure qui brise leur force de frappe, les formations de gauche (politiques, mais aussi syndicales et associatives) devraient se consacrer à surmonter cette « fracture identitaire » par une attitude systématiquement inclusive, en valorisant ce qui rassemble le peuple bruxellois dans toute sa diversité, et donc en faisant place aux différences qui le constituent. Or, c’est la voie exactement inverse que choisit le Parti socialiste en radicalisant sa position sur les « signes convictionnels » [1] qui, de son point de vue, devraient être interdits dans toute la fonction publique.

En renvoyant les femmes « voilées » à l’humiliation et à la rancœur si elles se dévoilent ou au néant social du chômage ou de l’ethnic business si elles refusent de le faire, la gauche se tire une balle dans le pied. Il faut lutter contre le fondamentalisme ? Comme l’écrivait en 2009 le sociologue français Farhad Khosrokhavar à propos de ces femmes : « Un islam muni de symboles religieux transformés (le foulard comme affirmation de soi plutôt que comme soumission au patriarcat ou inscription dans le djihad) aurait pu être un bastion contre ce type de religiosité sectaire. » En s’engageant dans la voie de l’éradication à total contretemps, en promouvant un genre de « radicalisme laïque » qui mélange tout, le PS se trompe de combat et d’ennemi. À Bruxelles, il le paiera cher. Il le paie déjà.

•••

[1] Lisez : le foulard porté par les femmes musulmanes. La kippa juive et le turban sikh ou les grandes croix, ça ne fait pas 1 pour 1000 des cas litigieux.

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