23.08.2012

Haro sur Hollande

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Manque de sujets dans la chaleur aoûtienne ? Peur du vide ? Ou obsession récurrente ? Pas évident de comprendre ce qui a piqué les médias français (et leurs suivistes belges) de s’obstiner à « tailler un costard » à François Hollande tout au long de la longue période estivale. On se serait cru revenus 18 mois en arrière, quand la candidature « normale » faisait ricaner dans les médias (qui n’avaient d’yeux que pour DSK) comme dans les allées du pouvoir sarkozien sans oublier celles du PS où on n’était pas les moins cruels. Après une campagne sans faute et une victoire qui doit tout au candidat lui-même – et, donc, une correction de tir médiatique bien obligée –,voici que réapparaissent les critiques d’antan : indécis, n’a pas la carrure, pas de vision, on ne dit plus « capitaine de pédalo » mais « régatier » (alors qu’on attend évidemment un capitaine au long cours), etc. Libération qui, durant les derniers mois de la campagne, avait fini par faire du « hollandisme » sans nuances (jusqu’à indisposer une partie de sa propre rédaction) veut visiblement se redonner une virginité critique. Le quotidien de la rue Béranger n’a pas oublié la mésaventure du Monde qui, en 1981, à force de « coller » à la gauche au pouvoir avait perdu une bonne partie de ses lecteurs. Mais ce changement radical de cap étonne.

Se refaire une virginité critique

« Présidence normale ou pépère », titrait Libération [1]qui s’étonne qu’ « une étrange torpeur enveloppe la France » (à la veille du 15 août… rien de franchement surprenant !). C’est à qui distribue le plus de mauvais points. En « une », [2] estime qu’après 100 jours, M. Hollande doit encore affirmer son leadership. Un Monde qui consacre le dossier de son – très léger – magazine [3] au risque du « normalisme ».

En Belgique, la presse enchaîne dans un élan de mimétisme touchant : « François Hollande, c’est un peu court, jeune homme… » titre La Libre [4] à propos du bilan des cent premiers jours de la présidence socialiste, sans qu’une argumentation, un tant soi peu convaincante accompagne cette interjection condescendante. Le Soir [5] évoque un « virage au réalisme ». Alors que les commentateurs avaient tous souligné, durant la campagne et après la victoire de François Hollande, que c’était précisément celle du « réalisme ». On peut reprocher au programme du président socialiste un manque d’audace et de radicalité ou d’être trop teinté de social-libéralisme mais on ne peut lui faire grief de ne pas faire ce qu’il a dit. Dès son entrée en fonction, le nouvel occupant de l’Elysée a entamé la mise en application de ses propositions en commençant par les mesures les plus symboliques (réduction du salaire des ministres et du chef de l’État, recrutement de 1000 enseignants pour la rentrée, coup de pouce au SMIC, premières mesures fiscales pour plus d’égalité, etc.). Et, comme le confirme la feuille de route réaffirmée par le premier conseil des ministres de la rentrée, les grandes réformes structurelles (fiscales et bancaires mais aussi sociétales) sont mises en chantier pour aboutir entre la fin 2012 et le début 2013. François Hollande avait affirmé que le traité de discipline budgétaire (et son obligation de la fameuse « règle d’or ») ne serait pas inscrit dans une réforme de la Constitution afin de ne pas transformer cette mesure qu’il juge conjoncturelle en force de loi permanente. La cour constitutionnelle lui en a donné la possibilité. Cela ne signifie pas pour autant que son adoption par le Parlement se fera sans grincements de dents.

Au plan européen, Hollande a réussi à faire bouger les lignes dans la mesure du rapport de forces existant (c’est-à-dire bien légèrement mais qui pouvait prétendre à mieux ?). Le retrait des forces françaises d’Afghanistan a été confirmé. Quant à la Syrie, les accusations d’immobilisme ne sont guère sérieuses. La complexité de la situation sur place et le veto russo-chinois ne laissent aucune marge de manœuvre sauf à se lancer dans une aventure aux conséquences incalculables. Le bilan des cents jours n’est évidemment pas celui d’un changement révolutionnaire. Mais il est bien dans la ligne du changement modéré annoncé et la « normalité » à nouveau tant galvaudée est tout sauf une surprise.

Temps politique contre temps médiatique

D’où vient alors cette avalanche de procès en immobilisme ? Le sociologue (et président de l’Institut Médiascopie) Denis Muzet [6] a sans doute donné un début de réponse. « Alors que Nicolas Sarkozy avait voulu faire croire que l’action présidentielle pouvait être instantanée, il (François Hollande) l’a replacée dans sa durée, celle de la conception, de l’élaboration, de la concertation, puis de la délibération ». Tout simplement le temps de la politique, a-t-on envie d’ajouter... Muzet qui estime justement, par ailleurs, que « la posture du « président normal » ne suffira pas pour gouverner » ajoute encore que «  le sentiment d’un attentisme naît aussi de la machine à combustion médiatique, qui crée l’urgence permanente pour susciter les audiences ». Voilà certainement le cœur du fonctionnement de la déferlante médiatique anti-Hollande de l’été.

Que, par ailleurs, la situation économique et budgétaire soit plus grave que prévue n’est pas non plus tout à fait une surprise et ne doit rien à une éventuelle (in)action présidentielle. On savait que le patronat français qui ne voulait rien refuser à Sarkozy attendait l’issue de la présidentielle avant d’annoncer des plans sociaux en cascade. On pouvait se douter que le taux de croissance ne serait pas celui escompté par le gouvernement Ayrault. On imaginait bien que le changement devrait être conduit dans la pire des conjonctures pour la gauche. Tout cela était prévisible sinon prévu et l’on s’étonne de l’étonnement médiatique.

Il reste cependant que sur un chapitre, l’attitude du nouveau pouvoir est l’objet de critiques justifiées : celui de la politique sécuritaire et du traitement des Roms. Un bémol a été apporté après le démantèlement des camps roms sans alternative d’accueil (comme le prévoyait pourtant le programme du candidat Hollande) mais l’assouplissement des conditions de travail accordées aux citoyens bulgares et roumains ne suffira pas à régler dignement la question. De ce point de vue, la gauche se doit de retrouver ses propres valeurs.

Mais pour le reste, pour tout le reste, le discours médiatique est pétri de procès d’intention, d’imprécisions et de confusions plus ou moins volontairement entretenues. La mise en place d’une nouvelle équipe inexpérimentée a été porteuse d’un certain nombre de « couacs » inévitables ou d’exercice ministériel d’ego à éviter. Mais attendons de juger sur pièce : sur les réformes structurelles – au premier rang desquelles la réforme fiscale – pour établir un premier bilan. La manière dont elles seront adoptées et appliquées nous dira si le « changement » promis sous le signe de la « normalité » a un sens…

[1] Libération, 13 août 2012

[2] Le Monde, 12 et 13 août 2012

[3] Le Magazine du Monde, 18 août

[4] La Libre Belgique, 13 août

[5] Le Soir, 10 août

[6] Le Monde, 12 et 13 août 2012

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