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La politique des faits

On ne peut pas tout faire dire ni aux faits ni aux règles de la logique ! Ces deux évidences semblent souvent perdues dans les méandres du débat politique belge où le fact-checking et le travail d’analyse scientifique ne font que des apparitions timides et espacées.

L’objectif de ce blog est simple : débusquer les affirmations sans preuve, les constats erronés et les erreurs de raisonnement en tous genres afin de rappeler, à droite comme à gauche, l’implacable verdict des faits et la rigueur de la logique. Tout ceci ne faisant bien évidemment pas obstacle à d’occasionnels billets d’humeur...

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14.02.2014

Immigration : le nouveau malthusianisme de l’extrême droite

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Le récent vote Suisse en matière d’immigration ramène à l’avant plan le vieux débat de son impact sur l’emploi. Cette question est particulièrement importante dans un contexte de haut taux de chômage où le discours « social » des partis d’extrême droite présente l’expulsion des immigrés comme LA solution au manque d’emploi. Le Front National français « nouvelle formule » illustre d’ailleurs parfaitement cette question, voyant dans l’immigration « l’armée de réserve du capital » [1]. Les termes de Marx deviennent alors, dans les livres de Marine Le Pen notamment, la motivation centrale d’une «  préférence nationale » [2] ou de la sortie de l’espace Schengen.

Deux questions se posent alors à nous. Tout d’abord est-ce bien dans ces termes que Marx posait le problème du chômage ? Et ensuite – et c’est là le plus important – est-il vrai que restreindre l’immigration libérerait du travail pour les « nationaux » ?

A la première question, la réponse est simple : non. La conception de l’immigration comme outil de création d’une « armée de réserve » est plus proche des idées de Malthus que de Marx. Pour Malthus, la progression démographique est plus rapide que l’augmentation des ressources et cet état de fait mène nécessairement à la paupérisation de la population. A un moment T, il y a donc un stock déterminé de ressources et il convient par conséquent de réguler démographiquement la population afin qu’elle ne dépasse pas les limites de ce stock. L’idée a le sens commun pour elle (elle était d’ailleurs correcte dans les sociétés préindustrielle) et son application à la question de l’emploi peut sembler logique. En effet, si l’on considère l’emploi comme un stock limité, alors chaque expulsé ou retenu à la frontière fera potentiellement un chômeur de moins chez les nationaux. L’équation est simple : réduire la population réduirait le chômage…

Cependant, aux yeux de Marx, cette approche de l’emploi en « stock » est simpliste et erronée en ce qui concerne le système économique capitaliste. Pour lui, l’apparition de sans-emploi paupérisés n’est pas liée à une sorte de « loi naturelle universelle  », mais à une dynamique économique et politique. Il s’agit donc bien d’un surcroit de travailleurs « indépendant de l’accroissement naturel de la population » [3]. Ce constat important mène Marx à critiquer vivement les approches qui cherchent à adapter le nombre de travailleurs aux besoins du capital par des politiques de natalité ou familiales. Il critique alors toute la «  sottise de la sagesse économique qui ne cesse de prêcher aux travailleurs d’accommoder leur nombre aux besoins du capital. » [4] Sans entrer dans une discussion sur les causes que Marx avance pour cette « surpopulation », il est surtout important de comprendre qu’il ne considère pas l’emploi comme un stock défini, mais comme un processus dynamique.

Dès qu’on pense l’emploi comme un flux, il convient alors de se poser la question des effets de l’immigration sur celui-ci. C’est un débat beaucoup plus complexe, mais on peut souligner trois choses :

1/ Tout d’abord, lorsqu’on abandonne l’idée du stock, on comprend vite qu’il n’y a aucun effet linéaire de l’immigration sur l’emploi, le salaire ou les conditions de travail des nationaux. Les effets varient selon le type d’immigration, du pays, du contexte économique et social,… Loin de simplement se substituer aux emplois existants, les immigrés (qualifiés notamment) créent de l’emploi et donc de l’activité économique qui n’aurait pas existé par ailleurs. Un récent papier sur l’immigration dans les pays de l’OCDE montre qu’elle à eu un effet positif sur les bas salaires, et laissé intacts les salaires moyens. Cela est notamment dû au fait que les immigrés dans les pays de l’OCDE sont en moyenne plus éduqués que les nationaux et ont donc plus d’occasions de stimuler l’activité économique [5].

2/ Plus généralement, les effets de l’immigration sur l’accroissement des inégalités salariales (spécifiquement via une immigration peu qualifiée) ne sont pas extrêmement bien établis. Cependant, dans les pays ou ces inégalités ont fortement augmenté, la part due spécifiquement à l’immigration ne semble pas être déterminante. Dans un excellent papier, David Card montre que seulement 5% de la croissance des inégalités aux Etats-Unis entre 1980 et 2000 sont imputables à l’immigration [6]. Une étude similaire a également été faite pour l’Allemagne de l’Ouest entre 1975 et 1997, intégrant ainsi des chocs migratoires importants dus à la réunification [7]. Les résultats montrent que malgré une augmentation de 10% des immigrés dans la masse salariale, celle-ci aurait réduit les salaires des nationaux de moins de 1% et n’aurait pas fait augmenter le chômage. Cela tend donc à renforcer l’approche traditionnelle de la gauche cherchant plus à lutter pour redistribution et les conditions de travail plutôt que contre les flux migratoires.

3/ Enfin, l’émigration peut être plus problématique. En effet, si on prend le problème par l’autre bout certaines recherches argumentent qu’elle tend à renforcer les inégalités au sein du pays d’origine. L’étude portant sur l’OCDE indique par exemple qu’elle à eu un impact négatif significatif sur les bas et moyens salaires des pays d’émigration (essentiellement les pays de l’est).

Si ces questions ne sont clairement pas closes ni entièrement résolues, on peut cependant noter que tout argument qui prend pour point de départ l’emploi comme un stock fixe est nécessairement faux. Ensuite, il semble qu’en ce qui concerne nos pays dits développés, l’immigration n’est pas le problème central en matière d’inégalités. Au contraire, ces éternels débats sur sa limitation nous éloignent des questions de la redistribution plutôt que d’y remédier. Au fond, le discours de l’extrême droite (et trop souvent de la droite) en matière d’immigration, est un malthusianisme moderne. Ils cherchent tous deux à limiter les flux de main d’œuvre pour réduire le chômage tout en luttant activement, par ailleurs, contre toute forme de protection sociale. Pour la droite comme pour Malthus en son temps (qui était contre l’aide aux pauvres), lutter contre le paupérisme, c’est toujours lutter contre les pauvres, qu’ils soient « étrangers » ou « nationaux ».

Daniel Zamora

[1] Marine Le Pen, Pour que vive la France, Grancher, Paris, 2012, p. 88

[2] L’idée est qu’il faudrait, à compétence égale, engager en priorité un “national”.

[3] Karl Marx, Œuvres. Economie I, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1965, p.1149

[4] Ibidem., p.1163

[5] Frédéric Docquier Çaglar Ozden Giovanni Peri, "The Labor Market Effects of Immigration and Emigration in OECD Countries", The Economic Journal, disponible ici

[6] David Card, "Immigration and Inequality", NBER Working Paper No. 14683, January 2009,disponible ici

[7] Holger Bonin, "Wage and Employment Effects of Immigration to Germany : Evidence from a Skill Group Approach", IZA Discussion Paper No. 1875, décembre 2005, disponible ici.

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