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31.05.2012

Intégration : relance de la démagogie

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Le 13 octobre 2002, sur le plateau de Controverses, Daniel Ducarme, alors président du Mouvement réformateur, lança la campagne électorale avec cette petite phrase : « L’intégration est un échec ». En 2012, ses héritiers Didier Reynders et l’inévitable Alain Destexhe ont choisi leur axe pour lancer la campagne des élections communales à Bruxelles : ils reprennent l’argumentaire de leur ancien leader. On ne s’en étonnera pas. Avec notamment son comparse en pseudo-laïcité compulsive Denis Ducarme (le fils de l’autre), Alain Destexhe avait lancé en février un « Comité de soutien à Nicolas Sarkozy » avec l’argument suivant : « La victoire d’une gauche conservatrice serait un mauvais signal pour les pays voisins, y compris le nôtre. La Belgique souffre en effet depuis longtemps de problèmes structurels comparables à ceux de la France ». Il en a tiré la même conclusion que son mentor : pour gagner les élections, la droite doit attiser la xénophobie latente de l’électorat en ciblant tout particulièrement la population de religion musulmane.

On aura l’occasion de revenir sur ce blog sur les péripéties qu’une telle campagne annonce [1]. En espérant qu’une digue sérieuse s’opposera à la démagogie qu’elle promet. Cette digue pourrait s’inspirer de la réplique qui fut faite à Daniel Ducarme en 2002. La voici. Elle n’a rien perdu de son actualité [2].

Intégrons la richesse d’une société multiculturelle

15 octobre 2002

Ainsi donc, monsieur Ducarme, président du MR, estime que « la politique d’intégration des étrangers est un échec, que les personnes d’origine d’étrangère ne se sentent pas bien en Belgique et que les Belges de souche (sic) ne se sentent pas bien chez eux ». En opposant ainsi des catégories de citoyens, en fustigeant le manque d’intégration des citoyens d’origine étrangère, en liant le « mal-être » des « Belges de souche » à la présence de citoyens d’origine étrangère, le MR montre qu’il n’a rien compris. Monsieur Ducarme n’a pas compris que la toute grande majorité des immigrés se sent belge et que l’écrasante majorité des Belges reconnaît que les immigrés ont toute leur place dans notre société. Il n’a pas compris que les malaises sociaux et les tensions parfois vives dans les quartiers précarisés sont d’abord le produit non pas d’un prétendu « choc des cultures », mais de difficultés sociales et économiques auxquelles sont exposés ceux qui y vivent, sans distinction de leur nationalité.

Les dangers qui menacent notre société démocratique ne sont pas le fruit de cultures ou de religions particulières mais des extrémismes et des intégrismes, d’où qu’ils viennent. Si choc il doit y avoir, il se situe entre ces extrémismes et les défenseurs des valeurs démocratiques. L’aspiration de chacun, Belge comme immigré, c’est de vivre en harmonie avec la culture de ses parents, avec ses convictions religieuses et en fonction de ses projets personnels. C’est là une valeur centrale pour une démocratie ouverte et tolérante. Cette société de la diversité culturelle est parfaitement conciliable avec des valeurs de tolérance, de respect de l’autre et d’égalité.

Loin des perceptions borgnes et sélectives de monsieur Ducarme, plusieurs indicateurs objectifs donnent à penser que les citoyens participent de manière croissante à la société belge, qui est la leur. L’évolution des naturalisations indique que, lorsqu’ils n’en sont pas dissuadés par des mesures vexatoires et des tracasseries administratives (telles qu’on pouvait les connaître sous l’ancienne loi), les citoyens d’origine étrangère optent pour la nationalité belge. L’augmentation de mariages et de couples mixtes met en évidence que la rencontre est aussi enrichissement, bonheur et plaisir. Le nombre d’élus d’origine étrangère aux dernières élections communales manifeste clairement une volonté de participer à la vie de la cité. De même, le souhait des personnes d’origine étrangère de pouvoir inhumer leurs défunts en Belgique témoigne de leur attachement à un pays où ils ont vécu. L’histoire de notre société s’est enrichie de l’histoire de l’immigration. Notre société est riche de sa diversité. Elle est désormais multiculturelle et métissée. Ne pas vouloir le reconnaître en continuant à stigmatiser la présence de citoyens d’origine étrangère en les opposant aux « Belges de souche », c’est effectivement revenir 30 ans en arrière.

Vivre ensemble pour des personnes et des communautés d’origines et de cultures diverses comme l’intégration sociale et la lutte contre toutes les formes d’inégalité constituent des défis permanents pour nos démocraties. Notre objectif doit être que tout le monde se sente bien dans notre société. Il est capital de s’attaquer prioritairement à toutes les formes de ghettoïsation et à l’insécurité qu’elles engendrent, dans les quartiers, dans les écoles, ou au travail. En d’autres termes, contrairement à ce que déclare monsieur Ducarme, il ne s’agit pas d’un problème de communautés, mais d’intégration sociale. La cohabitation entre des personnes et des communautés d’origines et de cultures diverses est un défi et un enjeu démocratiques. En matière d’égalité, de droit ou de fait, il reste effectivement beaucoup à faire. Les « immigrés », parfois même de la deuxième ou de la troisième génération et même lorsqu’ils ont la nationalité belge, restent trop souvent confrontés à des discriminations et à un parcours d’obstacles. Faut-il une nouvelle fois rappeler que malgré les nombreuses promesses, les résidents étrangers non européens établis en Belgique ne disposent toujours pas du droit de vote ? [3]

De la part d’un parti qui, par le passé s’est opposé à la reconnaissance des droits de tous les citoyens et à la mise en œuvre de politiques sociales permettant une meilleure cohabitation, il y a une indécence à aujourd’hui stigmatiser le manque d’intégration des populations d’origine étrangère. Comme d’autres leaders de la droite en Europe, monsieur Ducarme semble tenté de mener une campagne agitant les peurs et les fantasmes. L’expérience indique pourtant à suffisance que, qui sème la peur, récolte la haine. Pour nous, les réponses aux défis de l’intégration et de la cohabitation impliquent que soient poursuivis les efforts pour plus d’égalité et pour une meilleure reconnaissance des droits de tous les citoyens. C’est une exigence démocratique pour construire une société qui ne soit pas faite de méfiances et de mal-être, mais de respect.

Post-scriptum

Le numéro d’été de migrations/magazine est précisément consacré aux questions dites d’intégration (voir couverture ci-dessus). Il paraîtra dans quelques jours. Ne le ratez pas.

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[1] Pour en avoir un avant-goût, voir cet ancien billet. Lire également le post-scriptum.

[2] On notera la palette particulièrement étendue des signatures : André Antoine (CDH), Pino Carlino (CSC-wallonne), Jean Cornil (PS), Elio Di Rupo (PS), Isabelle Durant (Écolo), Abraham Franssen (sociologue), Richard Fournaux (CDH), Pierre Galand (CNCD), Henri Goldman (Politique), Mario Gotto (Vista), Carole Grandjean (Mrax), Evelyne Huytebroeck (Écolo), Thierry Jacques (MOC), Véronique Jamoulle (CNCD), Raymond Langendries (CDH), François Martou (MOC), André Mordant (FGTB), Véronique Oruba (MOC), Joëlle Milquet (CDH), Jacky Morael (Écolo), Philippe Moureaux (PS), Mahfoud Romdhani (PS), Géraldine Pelzer-Salandra (Écolo), Laurette Onkelinx (PS), Benoît Scheuer (sociologue), Pierre Verjans (ULG), Jean-Claude Vandermeeren (FGTB wallonne), Jean-Jacques Viseur (CDH).

[3] Ce droit de vote est désormais acquis pour les élections communales par une loi de décembre 2004. Il sera exercé pour la deuxième fois en octobre 2012.

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  • Intégration : la démagogie Posté par Paul Löwenthal, le 31 mai 2012
    Henri, tu confonds Denis Ducarme avec son père Daniel, qui co-présida le MR avec l’autre "DUC", Antoine Duquesne. Ce qui n’invalide évidemment pas ton message (...)
    Lire la suite
    • Intégration : la démagogie Posté par Henri Goldman, le 31 mai 2012

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