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26.10.2015

Interdit de dessiner au « Magritte » depuis plus de trois ans déjà

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Est-ce comme Jacques Brel qui a dû d’abord « monter à Paris » pour être ensuite reconnu chez nous ? Il en est de même pour le respect des droits des visiteurs de nos musées. L’affaire remonte à janvier 2012 mais la presse belge ne s’y intéresse qu’en octobre 2015 parce que deux médias français viennent d’en parler.

Une plainte dès 2012

L’interdiction de dessiner et de prendre des notes au Musée Magritte Museum (authentique nom du musée sis Place Royale que semblent ignorer nombre de médias car l’appellation Musée Magritte appartient à une autre institution muséale établie dans une maison située au 135, rue Esseghem à Jette où habita le peintre : www.magrittemuseum.be), j’en ai eu connaissance en 2012 par le courriel suivant que m’envoya une visiteuse irritée : « J’ai visité dans le courant du mois de janvier 2012 le Musée Magritte Museum. Ma visite a été interrompue car alors que j’inscrivais dans un petit carnet au crayon une note personnelle, un garde m’a apostrophé et m’a interdit d’écrire dans le musée. L’intervention de ce garde constitue pour moi une violation de mes droits personnels dans un pays démocratique. J’ai quitté l’exposition et je suis allée parler au responsable du musée qui m’a confirmé qu’il était interdit d’écrire. Suite à cet « incident », j’ai écrit une réclamation remplie de colère tant j’étais hors de moi. J’ai demandé le remboursement de mon billet. »

J’ai publié à l’époque le texte de cette plainte ahurissante (une quasi nouveauté dans notre histoire muséale contemporaine) dans ma newletter Consoloisirs qui fut adressée à près de 10.000 destinataires dont de nombreux journalistes. Aucun parmi ceux-ci ne réagira.

Comme le musée ne répondait pas, j’ai conseillé à mon interlocutrice de renvoyer une plainte du même tonneau, ce qu’elle fit. Là, elle reçut rapidement une réponse insupportable : le musée lui demandait de lui téléphoner. Afin qu’il n’exista aucune preuve écrite ? L’affaire en resta là. Elle démontre au moins que le droit à recevoir une réponse écrite à une plainte reste un droit minimum à conquérir, ne fut-ce pour qu’un début de dialogue puisse s’instaurer entre un organisme culturel largement subsidié et ses usagers.

J’ai régulièrement dénoncé par la suite cette interdiction. Chaque fois, elle suscita d’abord l’incrédulité, puis l’irritation du public. Par exemple, dans cette carte blanche Culture : n’oubliez pas l’usager SVP ! parue dans La Libre, le 19 novembre 2014 (voir le point 3).

Le règlement

Le public est en droit de se faire rembourser son ticket si cette interdiction n’est pas portée à sa connaissance avant qu’il ne l’achète. Il s’agit d’un droit important (tout comme la possibilité de photographier sans flash) pour une partie significative du public et ce dernier doit en être averti au moment où il va faire son choix de découvrir ou non ladite activité culturelle (qu’elle soit payante ou gratuite).

Le musée a modifié son règlement, peut-être pour éviter d’autres demandes de remboursement. J’ai constaté que celui-ci était bien affiché dans le hall d’entrée des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, rue de la Régence.

Article 13 : L’autorisation de prendre des notes et de dessiner sur format A4, au crayon, dans les salles, est accordée aux groupes qui ont réservé et qui l’ont explicitement demandé. Il n’est pas autorisé de prendre note et de dessiner dans le musée Magritte, ni dans les expositions temporaires.

Constatez également l’article 7 : Il est interdit de prendre des photos dans le musée Magritte et dans les expositions temporaires.

En France au début du mois d’octobre 2015 : mauvaise publicité pour le « Magritte »

En France, Bernard Hasquenoph, visiteur lambda, a commencé à soutenir les droits des publics qui fréquentent les musées lorsque le Louvre mit un terme à la gratuité pour les enseignants. Il créa alors son site Louvrepourtous.fr Cette gratuité fut réactivée et Bernard continua à combattre. Lorsque le Musée d’Orsay arrêta brutalement l’autorisation de photographier, il participa à un mouvement d’opposition de plusieurs années qui déboucha sur une charte des visiteurs « Tous photographes » élaborée par le ministère de la culture en vue de généraliser la prise de photos sans flash dans les institutions subventionnées moyennant une série d’obligations : par exemple, respect des gardiens et des autres visiteurs.

Monsieur Louvrepourtous a préfacé mon livre Les musées aiment-ils le public ? Suite à cette parution, il est venu à plusieurs reprises à Bruxelles ou à La Louvière pour donner des conférences ou participer à des colloques et s’est donc intéressé à nos institutions muséales dont il parle abondamment (et judicieusement) sur son site.

Il était donc au courant depuis longtemps de la mise en place de cette mesure et il a pris son temps pour enquêter à un niveau international afin de découvrir si l’attitude des Musées Royaux des Beaux-Arts était inédite. L’article est paru sur son site le 4 octobre 2015 sous le titre Ces musées belges qui interdisent croquis et notes.

L’information inédite de ce long article se trouve aux 4/5ème du texte : « (...) Nous avons contacté la Fondation Magritte, partenaire privilégié du musée dès sa création. Ayant « pour objet d’assurer la pérennité et la protection de l’œuvre et de la renommée de René Magritte », cette association a été fondée à l’initiative de Charly Herscovici, l’unique ayant droit du peintre depuis qu’il a été désigné légataire universel de tous ses droits patrimoniaux, en 1986 à la mort de Georgette Magritte, la veuve dont il était secrétaire. À notre grand étonnement, il nous a répondu personnellement, nous signifiant très clairement au sujet de la prise de notes et de croquis : « Nous n’avons jamais et en aucun cas interdit quoi que ce soit dans un sens ou dans un autre ».

Ensuite, même positionnement de Charly Hercovici pour la prise de photos : « (...) Nous avons demandé à Charly Herscovici si l’interdiction photo dans l’établissement belge était de son fait. Réponse : « Non, je n’ai rien à voir avec l’interdiction photo pour les visiteurs au sein du Musée ». Ainsi donc, le musée Magritte interdit autoritairement prises de notes, croquis et photos, contre l’avis même de l’unique ayant droit du peintre ! (...) ».

Le mercredi 7 octobre 2015, pour l’hebdomadaire français Télérama, Luc Le Chatelier investigue davantage à partir du travail de Bernard Hasquenoph dans un article court intitulé C’est surréaliste : il est interdit de dessiner au Musée Magritte de Bruxelles.

Le lendemain, le jeudi 8 octobre, massivement et pour la première fois, la presse belge aborde l’affaire, citant le « prestigieux hebdo culturel français » : une pleine page dans Le Soir, un même article publié dans La Libre et dans La Dernière Heure, des reportages dans les JT de la RTBF et de Télé Bruxelles.

Couronnement, dans les éditions du week-end du Soir (10 octobre 2015), où cet événement est considéré comme l’un des trois gagnants de la semaine. Eric Deffet explique pourquoi : « (...) Le surréalisme belge aurait sans doute bien ri de cette décision administrativo-kafkaïenne. Justification officielle : manque de personnel de surveillance. Plus sérieusement : pas question de reproduire les œuvres de l’artiste... Présentez-vous vite sur place et si le cerbère vous confisque votre portemine, répliquez : Ceci n’est pas un crayon ».

Mais aucun média belge n’aborde les déclarations de Charly Herscovici. Il est vrai que Télérama n’y faisait pas allusion et il fallait lire tout l’article du site Louvrepourtous.fr pour découvrir ce « scoop ».

Tous les médias de chez nous réchauffent donc une info ancienne, loupant ce qui aurait permis de la réactualiser et, surtout, de remettre en question la communication institutionnelle de musée qu’ils ne se privent pas de diffuser sans investigation, empêchant ainsi tout débat contradictoire auprès de leur public. Quitte à ce que la mauvaise nouvelle « pratique » se perpétue ? Les médias, au service de leurs usagers ?

Aucun des quatre arguments évoqués n’est crédible

1. L’argument qui revient le plus souvent est celui du droit à l’image.

« Les propriétaires de certaines œuvres verraient d’un mauvais œil que les peintures soient reproduites » selon La DH. Mais aucune sous-questiondu type : n’y a-t-il pas de la part du musée, en ce qui concerne ce droit de reproduction, confusion entre photographier et dessinerou prendre des notes ?

À Télé Bruxelles, Isabelle Bastaits, la chargée de communication des Musées Royaux est catégorique : « Les prêteurs privés ne souhaitent pas que les œuvres soient reproduites de quelque manière que ce soit ». Il est regrettable dès lors qu’elle ne soit pas ensuite interrogée sur les déclarations de Charly Hercovici faites à Bernard Hasquenoph (voir plus haut).

S’il existe effectivement quelques exceptions (ce n’est pas du tout la norme actuellement) d’interdiction de photographier (on ne parle même pas ici de dessiner avec un crayon) pour respecter le droit à l’image d’ayants droits, il suffit de limiter cette mesure défavorable aux droits du public aux œuvres en question et non d’appliquer la restriction à l’ensemble du musée. Aucune réflexion à ce sujet dans les médias belges qui ont soit-disant enquêté !

2. Le manque de place au « Magritte ».

Le JT de la RTBF accepte comme pain bénit un autre argument de Mme Bastaits, omniprésente dans ce dossier et jamais contredite. Où est donc l’investigation ? Elle explique que l’interdiction s’applique au « Magritte » car ses locaux sont relativement étroits (2.500 m2) et qu’il faut favoriser le flux des visiteurs. Alexandre Météa a-t-il préparé son interview (de même, dans Le Soir, Michel Draguet parle de lieux assez exigus) ? A-t-il simplement lu le texte du règlement ? L’interdiction est également bien prévue pour les expositions temporaires qui, elles, se déroulent dans des espaces autrement grands !

Si on prend en compte cet argument, il faudrait immédiatement supprimer la location d’audioguides qui « figent » les visiteurs de longues minutes devant les toiles ou les visites guidées qui « encombrent » bien davantage l’espace du musée !

Pour respecter le confort des visiteurs, il ne faut pas interdire certains droits du public (dessiner, prendre des notes, photographier, utiliser un audioguide ou assister à une visite guidée) mais, en cas de succès et de trop importante fréquentation, limiter le nombre d’entrées et favoriser la prévente par tranche horaire. Voilà des arguments à proposer à une attachée de presse par des journaux ou des télévisions qui s’intéressent aux droits de leurs lecteurs-visiteurs ! On en est loin.

3. La protection des peintures

Pour justifier l’interdiction, Le Soir se contente de publier la déclaration suivante de Michel Draguet sans nullement la remettre en question : « On a déjà eu pas mal de dégradations d’œuvres. Nous avons dû prendre des mesures en 2005 après que, lors de l’exposition Le Romantisme en Belgique, une œuvre a été dégradée à coup de pic (dans l’article du Soir, il est bien écrit le mot « pic »). Plus près de nous, en 2013, rappelez-vous La Liberté guidant le Peuple, de Delacroix, prêté par Le Louvre à l’antenne du musée de Lens et tagué par une visiteuse... ».

À Lens, la toile fut bien mutilée à l’aide d’un marqueur.

Le cancre de la classe, à propos de cette thématique sécuritaire, serait bien le JT de la RTBF.

Pour illustrer les dangers d’outils permettant de dessiner ou d’écrire, il a proposé une courte séquence où l’on voit à Taipei un jeune taïwanais renverser accidentellement le contenu d’un verre sur un tableau ancien.

Cet exemple (qui n’a rien à voir avec la thématique abordée) est d’autant plus stupide que les boissons sont toujours interdites (à juste titre d’ailleurs) dans nos institutions muséales.

Tout ceci démontre avec quelle légèreté on ose encore en 2015 traiter les dossiers qui soutiennent les droits du public dans le secteur de la culture. Affligeant.

À propos des vitres, Michel Draguet poursuit ainsi sa déclaration dans Le Soir : « Pour protéger nos œuvres, nous sommes donc obligés ou bien de les recouvrir de verre (ce qui en altère parfois la perception) ou alors de contrôler, par autorisation, l’utilisation de matériel de dessin dans les salles ».

Pour le conservateur, dans cette déclaration à la presse, c’est « ou » recouvrir de verre, « ou » interdire le matériel de dessin. Petit mensonge ! Dans le réel, c’est plutôt un « et, et », ce qui semble abusif. En effet, au « Magritte », la plupart des œuvres sont protégées par des vitres ou plexiglas (ce que critiquent souvent les visiteurs), il n’y avait donc aucune raison d’inventer cette interdiction complémentaire.

4. Diminution du nombre de surveillants

L’ultime argument invoqué concerne la surveillance des œuvres. Selon La DH et La Libre, les employés du musée invoquent « les coupes budgétaires qui ont eu pour conséquence de faire diminuer le nombre de surveillants dans les musées ». Dans Le Soir (moins dupe ?) : « Justification officielle : manque de personnel de surveillance ».

S’il y a effectivement moins de gardiens, est-ce justement une bonne idée que de les encombrer d’une mission supplémentaire aussi peu efficace, et donc non prioritaire : empêcher le visiteur de dessiner ou de prendre des notes ?

À ce sujet, ni la direction du musée, ni son personnel, ni les médias n’ont jugé utile d’informer le public de la politique de gardiennage des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique : de quand à quand fut-il fait appel à une société privée, quel en fut le coût, comment furent préservés dans cette tâche les objectifs de démocratisation de la culture, etc. Voilà, là aussi, un autre débat de fond « interdit au public ».

Une avancée ?

Le jeudi 8 octobre 2015, à la fin du JT de Télé-Bruxelles (vers la 8ème minute), le commentaire en voix off (c’est David Courrier qu’on entend) indique : « (...) Cela dit, la situation pourrait bien se débloquer, le Musée Magritte se dit prêt à négocier ce point avec les propriétaires des tableaux, histoire d’en finir une fois pour toute avec cette polémique surréaliste ».

Télé-Bruxelles emploie le conditionnel, ce qui n’aidera pas beaucoup les visiteurs à se mobiliser et à agir pour tenter d’obtenir une solution. On espère donc que la télévision bruxelloise un peu cachottière (c’est ça aussi, la recherche de petits scoops dans nos médias, tous en situation de concurrence) ne se contentera pas de cet effet d’annonce et fera rapidement le suivi de ce dossier.

Réactions de visiteurs

Les réactions des visiteurs sont très nombreuses sur la toile. Elles vont quasi toutes dans le même sens. Une bouffée d’air ! En voici un mini florilège.

- Un dimanche matin, Philo, 7 ans, et moi-même nous sommes fait interdire de dessiner des œuvres d’art du musée Fin de siècle et du musée Magritte. Pour des questions de droit. J’étais furieux, j’ai sorti ma carte des "amis du musée", j’ai fait venir le responsable qui m’a expliqué que c’était une question de droits d’auteur... Mais enfin. Nos filles vont bientôt avoir une amende pour dessiner les "nombrils" dans les marges de leurs cahiers ? Le plus absurde, c’est qu’en tapant « Magritte » sur Google image, toutes ses œuvres apparaissent, absolument libres d’être recopiées, voire même imprimées en grand format. C’est n’importe quoi... Une action, Bernard Hennebert ? On débarque un matin au musée avec nos enfants, et on fait de la désobéissance civique devant la presse pour voir jusqu’où ils iront pour nous empêcher de dessiner ? PS :... et moi je dis vive Georges Lucas qui n’a jamais attenté la moindre action juridique contre ses fans qui copient ses films sur internet. Bon il aurait mieux fait de ne pas retoucher sa première série et d’en faire une suite, mais ça c’est une autre histoire.

- Il y avait très peu de monde dans le musée, on ne bloquait personne... On a dessiné la nageuse de Spilliaert pendant 20 minutes, assis par terre, sous le sourire des gardiens.

- Le musée, frigo à œuvres d’art ou espace ouvert au dialogue, à l’appropriation, à la vie ? Il faut avouer que, parfois, en Belgique, on se pose la question. Merci à Bernard Hennebert pour son infatigable travail.

- C’est plutôt à contre courant des musées en général qui font des efforts pour rendre la visite ludique aussi pour plus jeunes. Dommage.

- Dans le temps, on avait des musées. C’était chouette, les musées : on pouvait y aller même pauvre, car ils étaient gratuits. On pouvait flâner dedans, s’arrêter devant une œuvre interpellante, en prendre un croquis on une aquarelle, revenir quelques jours après, comme ça, par plaisir, sans plans, pour rafraîchir sa mémoire d’une complicité artistique de passage... Mais ils n’existent plus, les musées. Ou presque. Il ne reste que des zombies, des machins bizarres remplis d’œuvres d’art, mais où tout est interdit sauf payer l’entrée et passer, vite, en fermant sa gueule. Faites attention : ça ressemble à un musée, mais ça n’en est pas un. Si vous vous trompez, et si vous vous comportez malgré tout comme un visiteur de musée, vous risquez des coups, les menottes dans le dos, et une nuit en tôle.

- Inouï et scandaleux

- P.S. De toute façon, pour dessiner en public, il nous reste Ikea : ils fournissent même le matériel.

- Et puis après tout pourquoi ne pas décider d’interdire de dessiner tout simplement ? Dans et hors des musées... Certains l’ont déjà fait, non ?

Bernard Hennebert

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