Citation 1 : « Le reportage de Frédéric Deborsu se veut balancé et nuancé, avec il est vrai quelques effets qui mettent en scène l’info. Sans plus. C’est devenu le devoir de tout journaliste de mettre en scène son sujet afin de captiver l’intérêt de son audience, tout en respectant le fond » (La Libre Belgique). Citation 2 : « Le reportage, auquel on peut trouver diverses faiblesses, constituait-il une attaque en règle contre les musulmans, ne faisait-il parler que des voix accusatrices et partiales, voire anti-musulmanes ? Loin de là. » (Le Soir). Bref, aux yeux de ses confrères, le reportage de Frédéric De Borsu ne mérite aucune critique majeure, même si on peut chicaner dans les détails [1].
D’où vient alors ce sentiment, partagé notamment par tous les musulmans que je connais (y compris certains qui se retrouvent dans l’émission), de s’être senti sali par ce reportage ? Une étude permettrait de montrer l’accumulation de formules toutes faites (ah, le fameux « repli identitaire » qu’il n’est même plus nécessaire de définir) et d’images explicites ou subliminales, de commentaires usant d’un vocabulaire lourdement connoté, le tout sur fond de confusion permanente entre la religiosité (qui se manifeste par exemple par le port du foulard) et les discours de haine (dont le prêche insupportable de la mosquée Al Amal) qui amène tout naturellement le spectateur submergé à partager une conclusion insidieusement suggérée : oui, il faut avoir peur de la montée de l’islam en Belgique, et ce d’autant plus qu’on ne voit pas sur quels musulmans vraiment compter pour faire le ménage chez eux. Évidemment ! À part deux témoignages très dignes de femmes voilées au début du reportage, on ne les voit pas, ces musulmans, on ne les montre pas… donc ils n’existent pas. Pourtant, il ne manque pas d’acteurs associatifs ou d’intellectuels musulmans qui, dans la foulée d’un Tareq Oubrou ou (hé oui) d’un Tariq Ramadan, dénoncent plus qu’à leur tour les courants réactionnaires à l’œuvre au sein des communautés musulmanes ainsi que la propension à la victimisation ou à l’irresponsabilité qui s’y manifeste trop souvent.
Bien sûr, en 45 minutes, on ne peut pas tout montrer. Comment faire quand on débarque dans un sujet complexe dont, a priori, on n’est pas spécialiste ? Comment effectuer à bon escient une triple sélection : dans les séquences choisies, parmi les experts à solliciter, dans les propos tenus par le présentateur pour tout relier ? Je ne vois qu’une formule : se doter d’un coaching scientifique et l’assumer. On ne manque pas de spécialistes de l’islam de Belgique dont les travaux font autorité : Felice Dassetto, Brigitte Maréchal, Xavière Remacle, Sami Zemni, Meryem Kanmaz, Ural Manço, Farid El Asri… Aucun n’apparaît dans le reportage. Au lieu de ça, on donne une tribune au pamphlétaire Claude Demelenne, chroniqueur dans l’hebdomadaire de référence Ubu-Pan et coauteur d’un opuscule de basse polémique [2] avec… Alain Destexhe, curieusement seule personnalité politique extérieure à la thématique devant qui le tapis rouge est déroulé [3]. Un tel recours aurait sans doute pu éviter que le sentiment personnel du réalisateur ne transpire à ce point à toutes les phrases.
Dès l’entrée en matière, le ton est donné. Pour montrer à quel point la situation est alarmante, on relie trois faits qui n’ont rien à voir, ni par leur nature, ni par leur inspiration : le crime de la mosquée d’Anderlecht, le chahut contre Caroline Fourest « au nom de l’islam » – comment peut-on, et à deux reprises encore, répéter une telle contrevérité ? – et le choix, parfaitement conforme à la légalité jusqu’à nouvel ordre, d’une mandataire verviétoise qui « décide subitement (subitement !) à 8 mois des élections communales de porter le voile ». Ainsi, l’islam est érigé en deus ex machina amalgamant des crimes, des attitudes éventuellement contestables dans l’espace public mais nullement criminelles et des comportements individuels conformes au droit.
Et justement, le foulard. Commentaire : « Aucune législation claire n’interdit le port du voile s’il n’est pas intégral. Cela fait des années que le politique hésite sur le dossier “voile musulman”. Faute de politique cohérente (?), Mousta Largo joue à sa façon la carte de la culture. (Quel rapport ?) Cela fait des années que le politique hésite. Oui ou non, le voile ? Pour lui il faut absolument trancher. Et Mousta Largo d’expliquer qu’il faut légiférer (c’est aussi mon avis). Mais à quel propos ? Foulard au travail ? Foulard dans la rue (puisque c’est justement là qu’on vient de nous montrer sa prolifération inquiétante) ? Cette émission très sérieuse ne vous dira pas que ce qui suit ne concerne que le foulard à l’école. Et dans quel sens faut-il légiférer ? En guise d’argument d’autorité, on laisse passer l’affirmation de Mousta selon qui « dans les lycées au Maroc, le voile n’est pas porté ». Journaliste : « il est interdit ? ». Mousta : « C’est clair et c’est légiféré » C’est pourtant faux : le droit marocain ne contient aucune disposition règlementant le port du foulard dans les établissements scolaires. Mousta évoquera aussi l’exemple français d’une interdiction réussie, mais le téléspectateur ne saura pas qu’une telle interdiction n’existe dans aucun autre pays d’Europe, sans que pourtant le service public de l’éducation cesse d’y fonctionner correctement.
Je m’arrête ici. Avis aux amateurs qui souhaiteraient se livrer à ce travail séquence par séquence. Il y a du boulot, mais ça vaudrait la peine.
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