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27.09.2009

Islamophobie : le mot et la chose

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Ce samedi 26 septembre, j’ai participé à un séminaire organisé par le Mrax dans le cadre des Assises de l’interculturalité sous l’intitulé Islamophobie, un complexe de l’antiracisme ? Comme je ne suis pas trop à l’aise avec le concept d’islamophobie, je m’en explique ici.

•••

Le néologisme est discutable. Il faudra pourtant faire avec puisqu’il a été intronisé par les institutions les plus officielles de lutte contre le racisme et les discriminations. Construit sur le modèle de « xénophobie » (haine de l’étranger), « islamophobie » évoque dans une certaine confusion trois phénomènes de nature différente qui doivent s’apprécier différemment.

S’agit-il de s’en prendre à l’islam comme religion ? Dans ce cas, ce comportement est une manifestation de la liberté d’opinion, liberté consubstantielle aux sociétés démocratiques. Comme à l’égard de tous les autres systèmes idéologiques, cette liberté doit pouvoir s’exercer à l’égard de l’islam, y compris par des propos qui « heurtent, choquent ou inquiètent », selon les termes de la Cour européenne des droits de l’Homme. Feu vert, donc.

S’agit-il de s’en prendre aux musulmans en tant que personnes ? Il s’agit alors de la mise à jour du vieux racisme qui prend acte de ce que, depuis dix ou vingt ans, la composante religieuse prime dans l’affirmation identitaire des personnes de culture musulmane. Ainsi, quand l’extrême droite reprofile sa haine des Arabes en lutte contre l’« islamisation de l’Europe », personne n’est dupe. Feu rouge, sans faiblesse.

Mais c’est entre ces deux acceptions que les feux orange clignotent. Sans doute peut-on qualifier d’« islamophobes » les discriminations dont font l’objet des musulmans au regard de certains de leurs comportements ou attitudes dans l’espace public. Mais toute différence de traitement n’est pas forcément répréhensible. Si elle peut s’appuyer sur une motivation objective et raisonnable, il n’y a pas discrimination. Ainsi, il sera toujours possible d’avancer de telles motivations au nom de principes jugés supérieurs (neutralité, impartialité, égalité entre les femmes et les hommes…) pour limiter le droit consacré par la Déclaration universelle des droits de l’Homme d’exprimer ses convictions religieuses en public comme en privé.

À ce point du débat, la jurisprudence hésite et les catégories juridiques générales ne sont plus d’un grand secours. La question devient culturelle, voire anthropologique. Confrontées exactement à la même question, différentes sociétés ont apporté des réponses différentes en fonction de leurs propres traditions. Le Royaume-Uni, qui tolère presque tout en matière de signes religieux, est à la fois ouvert au multiculturalisme et profondément ségrégationniste. La France, qui ne tolère presque rien et qui s’est construite en éradiquant avec une extrême brutalité ses propres minorités, est radicalement assimilatrice au nom de l’universalisme des droits humains. Quant aux États-Unis, on garde en mémoire le discours du Caire de Barack Obama (4 juin 2009) rappelant que « le gouvernement des États-Unis a recours aux tribunaux pour protéger le droit des femmes et des filles à porter le hijab et pour punir ceux qui leur contesteraient ce droit. » Lequel de ces modèles l’emporte à l’aune de la démocratie et des droits de l’Homme ?

Plus près de nous, comment appréhender le fait que, parmi ceux qui refusent toute présence de signes religieux dans l’espace institutionnel public, se retrouvent des personnes qui ont donné tous les gages possibles de leur sincérité antiraciste ? À l’inverse, comment s’y retrouver quand le soutien le plus conséquent du bourgmestre socialiste d’Anvers qui procéda à l’interdiction généralisée des signes religieux dans son administration communale fut le Vlaams Belang, lequel s’empressa de déposer la même proposition dans tous les conseils communaux de Flandre ?

Si ces affaires de foulard ont pris de telles proportions au point de brouiller toutes les lignes de clivage traditionnelles et de lézarder chaque courant politique et philosophique de l’intérieur, c’est qu’il est la métaphore d’une insécurité symbolique sans précédent qui touche notre société en mal de certitudes et qui vit comme une menace l’irruption massive dans son espace public de signes qu’elle ne comprend pas et où elle ne se reconnaît pas.

Cette situation ne pourra être dépassée que par une patiente pédagogie interculturelle à mettre en œuvre des deux côtés. Il faut résister à la tentation de vouloir mettre les récalcitrant(e)s au pas en brandissant dans la hâte le glaive de la loi et du règlement, ce qui ne pourra qu’alimenter ce raidissement communautaire qu’on dit tellement craindre. Mais, du côté musulman, il y a aussi un chemin à faire. Il est temps de sortir de la logique victimaire et de comprendre ce qui est en jeu au sein de la population « majoritaire », qui a besoin d’être rassurée. Personne n’est complètement innocent des tensions actuelles.

Sans doute, dans ce travail de « décentrement » qui est le propre de la démarche interculturelle, c’est à la partie la plus forte de faire les premiers pas. Les « Assises de l’interculturalité » donneront-elles ce signal ?

•••

Post-scriptum

Le « campisme » a encore frappé. Le site Parlemento.com du journaliste indépendant Mehmet Koksal rapporte que, vendredi dernier (18/9/2009), deux manifestations se sont déroulées en même temps, l’une pro et l’autre anti-Ahmadinejad. J’avais des amis dans chacune d’entre elles mais, pour ma part, je n’aurais pu me situer dans aucune, pour des raisons expliquées dans un billet précédent. Chacune de ces manifestations était borgne, ciblant la partie de la réalité qui l’arrangeait en occultant le reste. Au Moyen-Orient, l’Iran d’Ahmadinejad reste la principale force étatique de résistance à la normalisation israélienne qui s’exerce dans le silence complice des démocraties. Et en même temps, c’est une théocratie intolérante qui écrase son propre peuple. Sans doute suis-je un incurable dévôt de la nuance, mais je ne peux pas dénoncer Israël sous le patronage des ayatollahs ni dénoncer l’« État voyou » iranien en ignorant un autre État autrement plus voyou qui opère dans la même région.

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