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26.05.2011

Israël, État juif. Et alors ?

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Frémissement sur le front israélo-palestinien : le Fatah et le Hamas se sont réconciliés et projètent de proclamer l’État palestinien en septembre. Sur le terrain diplomatique, la balle est dans le camp de Benyamin Netanyahou, à la tête du gouvernement le plus réactionnaire qu’Israël ait jamais connu et qui tirait les bénéfices à la fois de la division palestinienne et de la complicité honteuse d’Hosni Moubarak, heureusement déboulonné depuis.

Dans la riposte discursive du Premier ministre israélien, une exigence apparaît, à côté des habituelles prétentions territoriales imbuvables : les Palestiniens (et la communauté internationale) doivent reconnaître Israël comme « État du peuple juif »…

Mais, au fond, pourquoi ? Israël n’est-il pas dès sa création par une décision de l’ONU de 1947 un État juif ? D’autre part, il n’est pas conforme aux usages diplomatiques de conditionner la reconnaissance d’un État à l’approbation de la manière dont il se nomme lui-même. Que l’Iran soit une « République islamique » ou la Syrie une « République arabe » n’a jamais conditionné les relations diplomatiques. Dans le même ordre d’idée, Israël devrait pouvoir se définir comme il veut sans quémander l’accord des autres États. Alors, où est le problème ? Et pourtant il y en a un.

Revenons d’abord à cette décision de 1947. Nulle part n’y est défini ce qu’on entend par « État juif ». En partageant la Palestine entre un « État juif » et un « État arabe », l’ONU a délimité deux territoires définis par leur majorité démographique, et rien d’autre. « État juif », donc, dans le sens d’« État à majorité juive », c’est-à-dire une qualification purement descriptive. Ce n’est que par la suite, après la proclamation de l’État, qu’une forme étatique tout à fait originale émergea, et qui pose de multiples questions au regard du droit international.

Car la règle qui prévaut de manière universelle, c’est que chaque État est responsable de ses propres ressortissants et qu’il revient à ceux-ci, et à ceux-ci uniquement, de déterminer la conduite de cet État (en tout cas si celui-ci se pique d’être un État démocratique). Le fait pour Israël de se déclarer « État du peuple juif », et pas « État de ses habitants » (lesquels sont pourtant toujours, comme à l’origine, juifs en majorité) a eu et a toujours de nombreuses conséquences qui dépassent les prérogatives ordinaires d’un État.

Si Israël avait été un État « normal » avec une majorité juive et une minorité arabe, non seulement une égalité citoyenne absolue serait de rigueur, mais des mesures de protection particulières de la minorité seraient mises en œuvre. On veillerait notamment à garantir une présence significative de la minorité dans le gouvernement. Dans le cadre d’un « État du peuple juif », c’est le contraire. On a pris soin de dépouiller l’État de certains pans de sa souveraineté, comme la maîtrise du sol ou de l’immigration, pour les confier à des institutions purement juives. En outre, une règle non écrite postule que les représentants de la minorité arabe ne seront jamais pris en compte dans la constitution des majorités politiques qui doivent, elles aussi, être purement juives.

Israël est né comme un État « à majorité juive ». Encore fallait-il qu’il le reste. Or, dans le plan de partage de 1947, l’État juif originel devait comporter 558 000 Juifs pour 405 000 Arabes. Compte tenu de leur taux de fécondité nettement supérieur, les Arabes auraient été majoritaires après une seule génération. La Nakba (l’exode massif largement contraint de la population palestinienne lors de la guerre de 1948) eut bien sûr comme effet l’accroissement du territoire administré par l’État juif, mais surtout la réduction drastique du poids numérique de sa minorité arabe. La majorité juive pouvait ainsi être assurée pour plusieurs générations. Mais cela ne suffiit pas. Pardon pour cette image crue, empruntée à Nurit Peled : pour les obsédés de la majorité juive, le ventre des femmes palestiniennes d’Israël constitue toujours une menace.

Pour la conjurer, il faut :

> s’opposer à la revendication du retour des réfugiés [1] ;

> rendre la vie impossible aux Arabes israéliens et aux Palestiniens de Jérusalem pour qu’ils s’exilent de gré ou de force ;

> renforcer toujours plus les liens entre Israël et la diaspora juive, pour maintenir vivace la possibilité d’une nouvelle émigration juive vers Israël.

Depuis toujours, Israël se définit comme l’« État du peuple juif ». Chaque Juif de n’importe où dans le monde dispose d’un droit personnel inconditionnel à la nationalité israélienne, même s’il n’a aucun lien substantiel avec cet État (loi du retour)… alors qu’un Palestinien, dont les ancêtres ont vécu sur cette terre depuis des générations, ne peut y retourner s’il l’a quitté pour plus de six mois (loi sur les absents).

Exiger de la communauté internationale de reconnaître un lien d’allégeance entre Israël et « le peuple juif » (défini comment ?), c’est faire de tous les Juifs du monde des citoyens putatifs d’un autre État que celui dont ils sont ressortissants, et ce sans demander leur avis. Inutile de dire à quel point cette exigence est loufoque et que, malgré le pouvoir démoniaque dont certains créditent Israël, il n’y a aucune chance que cette exigence soit rencontrée. Netanyahou le sait d’ailleurs très bien qui ne cherche qu’une chose : des prétextes pour ne pas bouger. Obama, prix Nobel de la paix, fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Et l’Europe ?

•••

[1] Une revendication à forte charge symbolique, au même titre que la reconnaissance d’Israël, mais que personne n’envisage véritablement, tant ce retour n’a plus aucun sens après plus de 60 ans ; au sommet de Taba (2001), quand on fut à deux doigts d’un accord, les négociateurs palestiniens avaient convenu que ce retour concernerait à tout casser quelques milliers de personnes, les autres se contentant d’une compensation financière pour les biens spoliés.

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  • Israël, État juif. Et alors ? Posté par Laurent Szyster, le 29 mai 2011
    Si l’exigence d’une reconnaissance par les Arabes d’Israël comme un état juif est si "loufoque", alors pourquoi les Arabes ont ils tant de mal à la concéder ? Et pourquoi M. Obama (...)
    Lire la suite
  • Israël, État juif. Et alors ? Posté par Marianne Blume, le 26 mai 2011
    Je ne suis pas aussi optimiste que toi. Beaucoup de juifs se reconnaissent dans l’Etat d’Israël et leur appartenance-qui pourrait rester lointaine- à cet Etat ne va pas les (...)
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