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14.01.2015

"Je ne suis pas Charlie"

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« Je suis Charlie ». En quelques heures, ce cri s’est imposé comme une évidence. Face à l’horreur des crimes commis par quelques fous. Face à cette barbarie qui, pour perpétrer ses méfaits, commence par dénier à l’autre son humanité. Face à cette terreur qui entend imposer des limites au droit de s’exprimer, de penser ou de rire avec légèreté.

Ce slogan s’est imposé et répété à l’envi, jusqu’à la récupération. Et dans ce concert d’un même chœur scandant à l’unisson, une note dissonante est venue troubler les « nouveaux » amis de Charlie. Des adolescents de confession musulmane expliquaient, face à la caméra des médias, que, non, ils ne se sentaient pas « Charlie ». J’entends encore cette jeune fille s’exprimer de manière posée : bien sûr, elle réprouve que l’on tue des gens pour quelques dessins. Mais en même temps, et sans que cela n’excuse ou ne justifie l’horreur parisienne, elle confie se sentir blessée par les caricatures de Mahomet.

C’était choquant ! Choquant parce que ces enfants ont grandi dans le même monde que nous, ont ri devant les mêmes dessins animés, ont regardé les mêmes films américains ou français et ont fréquenté les mêmes écoles. Bref, au-delà des lectures et des philosophies qui, elles, diffèrent en partie, un socle culturel commun nous réunit. Et il se fonde notamment sur l’idéal de liberté. Et pourtant, ces jeunes, cette jeune fille, ne se sentent pas « Charlie ».

Et pourquoi pas ? Comment parlerions-nous si nous étions de jeunes Belges (ou Français) de culture musulmane ? Si nous avions grandi dans une famille aux revenus modestes, avec des parents arrivés en Europe pour y travailler mais très vite laissés sur le carreau par une économie soumise aux diktats de la finance ? Si nous avions été élevés dans un foyer où le modèle patriarcal reste une référence ? Si nous habitions dans un quartier pauvre de Bruxelles ou une cité de Wallonie sans guère de mixité sociale ? Si le message quotidien renvoyé par notre environnement proche était la rudesse de l’existence pour ceux qui jouent le jeu de la société et l’argent facile pour ceux qui enfreignent les lois ? Si, traité en étranger ici et là-bas, nous avions fini par idéaliser ces racines fantasmées d’un ailleurs originel, au point de ne plus voir que notre terreau est ici, sur le sol où nos parents nous ont fait naître en choisissant d’émigrer ? Si la foi et ses attributs en étaient devenus des symboles rassurants parce que différenciant par rapport à ceux qui nous rejettent ou nous montrent du doigt ?

Bref, comment aurions-nous réagi si nous avions été « autre » ?S’interroger, est-ce pour autant insinuer que tous les citoyens pauvres de confession musulmane représentent des terroristes potentiels ?

Une perception différente du réel

Non, laissons la caricature à ceux qui la manient avec talent. Mais il importe de comprendre pourquoi, face à l’horreur, certains réagissent « autrement ». Pour des adolescents en quête d’eux-mêmes, occupés à construire leur identité personnelle sur ce qui les différencie autant que sur ce qui les relie aux autres, être « musulman » aujourd’hui, c’est aussi revendiquer son métissage de façon positive quand les autres vous le reprochent souvent implicitement. Le phénomène n’est pas neuf : c’est celui de la deuxième génération de l’immigration, celui d’une hybridation culturelle pas encore totalement achevée.

Face à ce quotidien qui leur semble borné, ces adolescents courageux – car du courage, il en faut pour ne pas céder au panurgisme de bon aloi qu’imposent les bien-pensants en pareilles circonstances – ont simplement clamé une perception différente du réel. Cela ne signifie pas qu’ils ont raison, qu’il faut brader la liberté d’expression et le droit à l’insolence (que l’insolent n’attend pas qu’on lui reconnaisse, d’ailleurs) au nom d’un relativisme mal compris.

Vers une société métissée

Mais on ne peut se contenter d’asséner à ces jeunes un « Je suis Charlie », sur le mode du « Tu n’as rien compris ». Au contraire ! Il faut entendre les difficultés sociales et économiques qui contribuent à les écarter partiellement de la société, à les faire se sentir « moins bien que… », à leur reprocher leur altérité. Et les inviter à combattre ces inégalités qui, seules, creusent les fossés. Leur expliquer que caricaturer un dieu ou un prophète, ce n’est pas se moquer de leur foi mais opposer le rire à ceux qui en détournent le message de tolérance et de fraternité, à ceux qui prétendent leur imposer une lecture et une manière de penser.

Et leur concéder que cette liberté de ton, elle doit également s’appliquer quand on parle de la politique d’Israël en Palestine, de cette « musulmanophobie » qui fait voir à certains un barbu ou un voleur dans chaque citoyen d’origine maghrébine. Le meilleur moyen de leur faire aimer la liberté d’expression, c’est de la leur concéder. Et d’entendre ce qu’ils ont à dire.

Etre Charlie ne suffit pas face à ces jeunes en quête de mots à mettre sur leur vécu. Il faut appréhender leur quotidien. Et entamer avec eux le chemin qui mène vers une société plus métissée et toujours plus attachée à la défense des libertés. Faute de quoi, on risque de les perdre, dans le dédale étroit de l’intolérance où, parfois nous aussi, nous nous égarons.

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  • "Je ne suis pas Charlie" Posté par André L., le 29 janvier 2015
    Etant à la fois athée et spiritualiste, je partage tout à fait votre point de vue en la matière. Et ce d’autant plus que j’estime que ce n’est pas ce genre d’humour qui fait "avancer (...)
    Lire la suite
  • "Je ne suis pas Charlie" Posté par Michel Brouyaux, le 28 janvier 2015
    Je ne suis pas Charlie. Je ne suis pas musulman.(Je suis athée). Je n’ai pas "grandi dans un quartier pauvre". Et mon patronyme wallon indique bien que mon "intégration" est (...)
    Lire la suite
  • "Je ne suis pas Charlie" Posté par Fabrice, le 19 janvier 2015
    Cher André, je suis athée également. Je vous répondrai simplement ceci en deux points : 1) Charlie ne fait que de se moquer des religions, de leur morale à géométrie variable en (...)
    Lire la suite
    • "Je ne suis pas Charlie" Posté par André MENU, le 22 janvier 2015
  • "Je ne suis pas Charlie" Posté par André MENU, le 18 janvier 2015
    D’accord avec le point de vue que vous exprimez car, moi aussi, dès le début de cette tragique affaire, je ne me suis pas senti Charlie bien qu’ancien journaliste vivant (...)
    Lire la suite

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