10.02.2015

Je ne suis pas Yacob…

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Je n’étais pas Charlie. Mais au nom de l’idée que je me suis toujours fait de la liberté d’expression (qui doit aussi bénéficier, selon un arrêt souvent cité de la Cour de Strasbourg, aux propos « qui blessent, choquent ou inquiètent »), je n’aurais jamais supporté toute tentative de le faire taire, qu’il s’agisse d’une violence d’État ou, comme cela s’est produit dans les proportions qu’on sait, d’une violence privée. J’ai le plus grand mépris pour les commentateurs qui, à cette occasion, ont insinué que ceux-celles qui avaient osé critiquer Charlie-Hebdo dans le passé ne seraient pas innocents de ce crime [1].

Je ne suis pas Dieudonné, mais alors pas du tout. Ce personnage qui, je l’avoue, m’avait bien fait rire dans le temps, a viré antisémite en recyclant tous les poncifs de la haine antijuive, de l’accusation de déicide à l’affirmation que les Juifs dirigent le monde et qu’ils sont responsables de tous ses malheurs. Mais, au nom de l’idée que je me suis toujours fait de la liberté d’expression, y compris quand elle me blesse – et c’est bien le cas chez lui –, je me suis toujours opposé à la censure préalable de ses spectacles, pour éviter d’en faire un martyr et de mettre le doigt dans un engrenage sans fin.

Je n’ai rien à voir avec Tareq Al-Suweidan, le prédicateur koweitien que la Foire musulmane de Bruxelles a eu l’idée d’inviter en 2014. Idée saugrenue : les musulmans de Belgique ont-ils vraiment besoin qu’on leur fournisse comme maître à penser la figure de proue des Frères musulmans d’un régime féodal ? Mais même si ce monsieur a tenu un jour des propos antisémites, cela ne justifie pas encore qu’on lui interdise l’accès au territoire belge : il ne s’agit pas d’un criminel sur lequel pèse un mandat d’arrêt et, pour ce qui est de la liberté d’expression et de la censure préalable, voir plus haut ce que j’en pense.

Je ne suis évidemment pas Éric Zemmour qui, contrairement aux deux personnages précédemment cités, dispose de nombreuses tribunes dans les médias les plus légitimes. Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir été condamné par la Justice française pour « provocation à la haine raciale » et d’avoir envisagé placidement la déportation des cinq millions de musulmans de France. Mais jamais je n’ai demandé qu’on le prive du droit à la parole. Je me suis contenté de suggérer aux autorités politiques gardiennes de l’ordre public de faire preuve de plus de cohérence entre des cas similaires [2].

Je ne suis pas non plus Yacob Mahi, ce professeur de religion musulmane de l’Athénée Leonardo da Vinci (Anderlecht, Bruxelles) sur lequel des inquisiteurs belges du charlisme sont tombés la semaine dernière à bras raccourcis, avec toujours les mêmes en tête de la meute. Sur la base d’une rumeur qui s’est vite dégonflée, ils l’accusèrent d’avoir inspiré une certaine pétition anti-Charlie (dont tout le monde parle mais que personne n’a jamais vue) et d’être par ricochet responsable du cassage de gueule d’un élève. De ces accusations, il ne reste à ce jour plus rien d’établi mais, pour les nouveaux procureurs, ça ne change rien : il est coupable quand même, il faut lui clouer le bec et le réduire au chômage. Je ne suis pas Mahi car trop d’incompréhensions nous séparent [3]. Mais il s’agit d’une figure appréciée de la communauté musulmane et notamment des jeunes, indocile mais respectueuse de l’État de droit. Ceux qui trouvent malin de le discréditer en rêvant d’un interlocuteur genre Oncle Tom à la Chalgoumi jouent avec le feu. Il y a quelques années, le même petit jeu avait été mené avec Dyab Abou Jahjah (photo) et sa Ligue arabe européenne, dont on fit alors l’ennemi public numéro 1 de la démocratie. On n’avait rien compris. Et dans le vide ainsi créé se sont engouffrés Sharia4Belgium et pire encore.

Je ne suis pas Charlie, mais je suis bien certain que ces anarchistes de Wolinski (photo) et Cabu – qui en d’autres temps me furent si proches – doivent se retourner dans leur tombe à l’idée de servir d’alibi à une nouvelle caporalisation de la pensée.

•••

[1] J’ajoute que, à mes yeux, on pouvait être Charlie pour des tas de raisons différentes, et qu’un des enjeux de la manifestation bruxelloise du 11 janvier était de faire marcher les différents « Charlie » et les « pas Charlie » ensemble contre la haine qui monte.

[2] Voir ici l’opinion de Guy Haarscher que, ce n’est pas si fréquent, je partage.

[3] Dont son obsession à se présenter hors de tout contexte comme un disciple de Roger Garaudy dont la seule évocation crispe nombre de ses interlocuteurs pour son plaidoyer en faveur des thèses négationnistes développé sur une dizaine de pages dans son essai de 1996 Les mythes fondateurs de la politique israélienne. À ma connaissance, Yacob Mahi n’a jamais cautionné le négationnisme de Garaudy. Mais il aurait pu s’en démarquer clairement sans remettre pour autant en cause son adhésion à une œuvre qui compte des milliers de pages.

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  • Je ne suis pas Yacob… Posté par Omar bergallou, le 17 février 2015
    Cher Henri, Lecteur régulier de ton blog, je n’avais jamais réagi à tes réflexion pour cause d’être souvent, en général, d’accord avec tes analyses. J’ai personnellement signé le (...)
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  • Je ne suis pas ce que je suis et je suis ce que je ne suis pas… Posté par Fathi B’CHIR, le 17 février 2015
    Bonjour N’est-il pas significatif d’avoir, aujourd’hui, alors que s’aiguisent les armes - matérielles et argumentaires - liées aux fameuses "identités meurtrières", d’avoir à se (...)
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