Accueil du site >Blog  >Le blog d’Henri Goldman  >Jérusalem : « By any means necessary »
30.01.2017

Jérusalem : « By any means necessary »

imprimer
envoyer
17945
17946
17947
commenter (3)

Le 8 janvier, à Jérusalem-Est, un camion fonce sur un groupe de soldats israéliens. Quatre militaires (trois femmes, un homme) décèdent. Le conducteur est abattu. Le même jour, évoquant cet attentat, Dyab Abou Jahjah (DAJ), chroniqueur dans le quotidien De Standaard, poste sur son compte Twitter : « By any means necessary (par tous les moyens nécessaires). #FreePalestine ». Le 9 janvier, en raison de ce tweet, De Standaard fait savoir à DAJ qu’il se passera désormais de ses services. Une carte blanche de protestation contre cette décision est publiée avec une trentaine de signatures dont la mienne [1]. Je n’y reviens pas [2].

Depuis lors, la polémique enfle et tourne autour de cette expression. La fin justifierait-elle tous les moyens ? Y compris des attentats terroristes au camion sur des civils, comme à Nice ou à Berlin ? Bref, DAJ = Daesh, puisque « by any means necessary »…

Pour bien en comprendre le sens, il faut remonter à la généalogie de cette expression [3] qui a été popularisée par Malcolm X en anglo-américain. Le 28 juin 1964, au meeting de fondation de l’Organisation de l’unité afro-américaine, il prononce ces mots dont s’empareront de nombreux mouvements de libération : « Nous déclarons notre droit sur cette terre à être des êtres humains, à être respectés en tant qu’êtres humains, à accéder aux droits des êtres humains dans cette société, sur cette terre, en ce jour, et nous comptons le mettre en œuvre par tous les moyens nécessaires. » Quand on utilise cette expression, c’est à cette déclaration qu’on se réfère.

Déjà à l’époque, on s’était interrogé sur le sens exact de cette phrase. Était-ce une apologie de la violence gratuite ? La réponse fut majoritairement « non » : l’adjectif « nécessaire » doit être toujours rapporté à l’objectif visé. Massacrer des civils aveuglement, comme le pratique Daesh, n’est absolument pas « nécessaire » s’il s’agit d’« être respectés en tant qu’êtres humains ». Dans le même sens, le droit international reconnaît le droit des peuples colonisés à œuvrer à leur libération « par tous les moyens nécessaires », en indiquant les lignes rouges à ne pas franchir. Et parmi ces moyens, l’usage de la violence – qui n’est en fait qu’une contre-violence – n’a jamais été exclu, comme toute l’histoire des luttes coloniales l’atteste, de l’Algérie au Vietnam en passant par l’Afrique du Sud où un ancien terroriste devenu par la suite une icône mondiale a repris à son compte le message de Malcolm X.

Ces lignes rouges n’ont pas toujours été respectées. En de nombreuses occasions, des combattants pour une cause que l’histoire a validé par la suite ont commis « bien pire » que le dernier attentat de Jérusalem : soit des actes de « terrorisme aveugle », comme à Alger et Oran dans les années 50 et 60 où des bombes furent posées dans des cafés. Mais même de tels actes – qu’il me semble impossible à justifier rétrospectivement – restent des bricolages artisanaux au regard des massacres industriels perpétrés par des criminels galonnés ou en costume-cravate qui, de Sétif (Algérie) à Gaza (Palestine), décident d’assassiner des populations civiles par centaines voire par milliers sans se salir les mains et sans provoquer de haut-le-cœur chez certaines belles âmes dont l’émotion ne se déclenche que lorsque les victimes ressemblent à leurs propres enfants.

Mais l’attentat de Jérusalem n’appartient pas à cette catégorie. Rien à voir avec Nice ou Berlin, ni même avec Oran ou Alger. Les personnes visées n’étaient ni des civils attablés dans des cafés ni des soldats en permission comme je l’ai lu, mais des soldats en formation et en uniforme, donc en activité. Et ça s’est passé dans la partie de Jérusalem conquise en 1967 qui constitue aux yeux du monde entier un territoire occupé par une armée qui n’a aucun droit d’y être. Cela ne fait pas pour autant de cet attentat un acte moral ou utile. Même une résistance totalement légitime peut commettre des fautes et, vu d’ici et pour ce que j’en sais, celle-ci en est une.

Faut-il le dire ? Je déplore ces quatre vies fauchées à la fleur de l’âge. Et même je les pleure. Mais elles n’étaient pas innocentes. Elles auraient pu, comme d’autres l’ont fait et comme d’autres le font toujours, refuser de servir dans une armée d’occupation qui accumule contre elle toute la haine d’un peuple écrasé. Les vrais responsables de leur mort sont ceux qui ont enrôlé ces gamins pour faire de la sale besogne bien protégés par leur supériorité militaire. Comme les soldats du contingent en Algérie ou au Vietnam, à qui on avait aussi fait croire qu’ils défendaient la liberté et la civilisation, qu’ils étaient invincibles et qui l’ont parfois payé de leur vie.

Je n’ai pas forcément la même appréciation de ce qui est « nécessaire » que certains Palestiniens ou certains de leurs soutiens. Mais je n’ai pas vu ma maison rasée, mes oliviers arrachés, ma mère humiliée, mon père assassiné, le tout sous les yeux d’une « communauté internationale » qui reste au balcon. Car cette occupation coloniale – sans doute la dernière sur la planète –, cela fait des décennies qu’elle perdure en toute impunité… Depuis mon petit confort bruxellois, je n’ai aucune qualité à m’ériger en arbitre des bonnes pratiques de la résistance d’un peuple, pour autant que les « lignes rouges » des droits humains universels soient respectées. Et je ne dirai ni ne ferai jamais rien qui puisse affecter ma solidarité pleine et entière avec lui.

•••

[1] Contrairement à ce que certains y lisent, ce texte ne justifie pas l’attentat et ses signataires ne partagent pas forcément le jugement de DAJ à son propos.

[2] On pourra lire sur le site Dewereldmorgen la réponse de Dyab Abou Jahjah au Standaard.

[3] Elle proviendrait d’un dialogue extrait des Mains sales (1948), de Jean-Paul Sartre. Ce dialogue oppose le pragmatique Hoederer et l’idéaliste Hugo.

Hoederer : Ce n’est pas en refusant de mentir que nous abolirons le mensonge : c’est en usant de tous les moyens pour supprimer les classes.


Hugo : Tous les moyens ne sont pas bons.


Hoederer : Tous les moyens sont bons lorsqu’ils sont efficaces.

imprimer
envoyer
17945
17946
17947
commenter (3)
  • Jérusalem : « By any means necessary » Posté par Nathalie Patris, le 30 janvier 2017
    Tout à fait d’accord !
    Lire la suite
  • Jérusalem : « By any means necessary » Posté par Stephan GRAWEZ, le 30 janvier 2017
    Merci pour ce texte, Henri. Je le lis au lendemain de l’annonce par les autorités israéliennes de l’officialisation des colonisations en Cisjordanie... Ce texte prend tout son (...)
    Lire la suite
  • Publifin : la caste Posté par J.-M. Nobre-Correia, le 30 janvier 2017
    Tu es lucide et courageux, Henri !…
    Lire la suite

Avertissement

Les commentaires sont modérés a priori. Les intervenants sont priés de communiquer leur véritable identité : on débat ici à visière découverte. Bien que la polémique, même dure, soit admise et même encouragée, l’administrateur du site ne validera pas les messages dans trois cas de figure :

1. En cas de défaut manifeste de courtoisie et de recours à l’injure en lieu et place d’argument.

2. Quand le message sort trop manifestement du cadre du sujet traité.

3. Quand l’intervenant intervient de façon répétitive en utilisant ce blog comme une tribune et non comme un lieu d’échange.


Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Qui êtes-vous ?