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29.04.2012

Journal de campagne (17) : entre géographie et sociologie électorale

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Il faudra encore sérieusement affiner mais déjà se dessine une carte électorale des résultats du premier tour où géographie et sociologie semblent se disputer la prééminence. Un premier phénomène à noter qui se dessinait déjà avant le premier tour a été mis en évidence par les enquêtes « Présidoscopie 2012 » [1]  : l’importance de ceux qu’on appelle les « changeurs », c’est-à-dire ceux qui à un moment ou à un autre ont changé soit d’intention de vote, soit d’intention de voter. A la mi-avril [2], ces enquêtes notaient que depuis novembre 2011, la moitié des personnes interrogées étaient bien dans ce cas de figure. C’est énorme. Tous les candidats avaient pâti ou bénéficié de cette inconstance mais c’est la candidature de François Hollande qui a avait subi la plus grande variation d’intentions de vote.

« Presidoscopie 2012 » a également analysé le même phénomène au lendemain du premier tour. On remarque que dans les deux semaines qui ont précédé le 22 avril, le candidat dont le niveau d’intention a plus changé est Jean-Luc Mélenchon. Ce qui explique les écarts entre les 14,5% promis par les sondages au candidat du Front de Gauche et les 11,11 % obtenus effectivement par Mélenchon. Cette légère démobilisation ultime de l’électorat du Front de Gauche s’explique sans doute principalement par le vote utile – c’est bien François Hollande qui en a été le principal bénéficiaire-. Une partie des électeurs de gauche qui annonçaient leur intention de vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon l’ont fait essentiellement pour faire sur pression sur le candidat socialiste avant d’en revenir à leur vote plus traditionnel. Marine Le Pen a, elle, bénéficié d’une dynamique de dernière heure. Des électeurs qui avaient l’intention de s’abstenir ont finalement choisi de la rallier. De plus, la candidate du FN a réussi à mordre sur tous les électorats (et pas seulement celui de Nicolas Sarkozy). Ce qui explique le différentiel, dans ce cas positif, entre les sondages (15 %) et le résultat (17,9 %). Enfin, la même enquête a souligné depuis le début la différence considérable entre les intentions de vote pour le premier et le second tour : très grande mobilité au premier, très grande stabilité pour le second. Stabilité en faveur de François Hollande que confirment depuis le début de la campagne l’ensemble des sondages qui sont encore validés aujourd’hui.

On l’a dit, si les villes n’ont pas cédé, Marine Le Pen « nationalise » la surface électorale du FN en pénétrant les milieux ruraux et périurbains. Les premiers sont ceux qui vivent le plus un sentiment d’abandon avec la disparition de pans entiers des services publics mais aussi de petits commerces de proximité (et donc également de lien social), la menace de fermeture d’hôpitaux et de maternité, l’augmentation du coût de l’essence évidemment encore plus ressentie dans l’isolement. Et Marine Le Pen avait axé sa campagne (préparée par une présence sur le terrain des militants pour la première fois à visage réellement découverts) sur la ruralité et les services publics. De plus, elle a réussi à faire croire à une large partie de cet électorat qui ignore tout des questions liées à l’immigration que celle-ci est responsable des déficits sociaux. Dans sa drague éhontée de l’électorat du FN, Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à reprendre cette « argumentation » entrainant d’ailleurs une réaction violente de François Bayrou qui déclarait qu’ « aborder la question de l’immigration en validant la thèse du Front national et en prétendant que les déséquilibres des comptes sociaux étaient dus aux immigrés, c’est un reniement d’un demi-siècle de politique sociale en France. C’est un reniement du gaullisme aussi bien que des démocrates-chrétiens et humanistes », a-t-il ajouté. Cela ne suffira sans doute pas à ce que l’éternel candidat centriste appelle à battre l’auteur de ce reniement.

Mais revenons-en, au succès de Marine Le Pen qui conditionne non seulement l’issue du second tour mais aussi la recomposition du paysage politique avec des conséquences encore incalculable pour la décennie à venir. Si les ruraux ont exprimé leur sentiment d’abandon, les habitants des grandes périphéries urbaines vivent, eux, l’angoisse d’un déclassement socio-économique. Voilà qui peut expliquer, au moins en partie, les scores encore inimaginables il y a quelques mois, enregistrés par le Front National dans certaines régions quelle que soient leur matrice historique sur le plan politico-culturel. Car Marine Le Pen a fait aussi bien dans les terres démocrates-chrétiennes de l’Ouest (elle fait mieux que Bayrou en Bretagne !) que celles radicale-socialistes du Sud Ouest. Dans la patrie de la gauche républicaine, le Front national enregistre des gains substantiels. Il passe de 12,48 % à 22,10 % dans le Tarn &Garonne. Il enregistre des pointes jusqu’à plus de 25 % dans des localités du Lot & Garonne. De ce point de vue, le FN a brisé ses propres frontières électorales. Avec tout ce que cela signifie pour la droite comme pour la gauche.

Il y a, enfin, un élément qui n’a pas vraiment été souligné dans la victoire de François Hollande au premier tour et qui peut réconforter s’il ne sait compenser les avancées de l’extrême droite. Le candidat du PS a enregistré de très bons scores – au dessus de sa moyenne nationale- dans les cités et les banlieues. C’est en Seine Saint Denis, par exemple, que Hollande obtient son meilleur résultat (38,68%), après La Corrèze naturellement. A noter que dans cet ancien bastion communiste, Mélenchon réussit également son deuxième meilleure score national (16,99 %). La gauche réussit également de bons résultats dans le Val d’Oise ou dans le Rhône. Cela signifie qu’elle a été capable de mobiliser les cités que l’on disait vouées à l’abstentionnisme.

Toutes ces considérations chiffrées ne contredisent pas la position de favori d’un François Hollande rassembleur face à un Nicolas Sarkozy qui utilise tous les moyens à sa disposition, même les plus indignes. Mais ces chiffres et le comportement du président sortant témoignent de l’amoncellement de nuages noirs sur l’avenir de la République.

PS A propos d’indignité, le PS n’arrive décidément pas à se débarrasser de ceux, qui dans ses rangs, ont la spécialité de « plomber » l’ambiance. La dernière de Julien Dray fait naturellement les choux gras de la droite. Pour fêter son anniversaire, le député PS, membre de l’équipe de campagne de François Hollande, avait convié samedi soir Ségolène Royal, Manuel Valls et Pierre Moscovici mais sans les prévenir que Dominique Straus-Kahn était aussi parmi les hôtes. Les dirigeants socialistes ont immédiatement quitté les lieux. Mais le net bruisse déjà de la performance de l’autre amateur de Rolex…

[1] Les enquêtes « Présidoscopie 2012 » menées par IPSOS Logica Business Consulting pour le Cevipof (Centre d’Etudes politiques de Sciences Po), la Fondapol, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde sont certainement les plus intéressantes que l’on a pu lire durant la campagne. Un panel beaucoup plus important que ceux utilisés pour les sondages traditionnel – plus de 4300 personnes- interrogés régulièrement depuis novembre 2011 et suivi d’entretiens qualitatifs

[2] Le Monde du 17 avril 2012

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