13.02.2011

L’Egypte parmi nous

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Cette semaine, quand je les croisais – ce qui était exceptionnellement difficile –, tous mes amis arabes avaient les yeux cernés. Ils étaient restés scotchés jour et nuit devant leur écran de télé ou d’ordinateur, zappant entre Al Jazira et France 24 pour ne pas rater le moment tant attendu où le raïs du Caire « dégagerait ».

Je ne m’étais jamais rendu compte auparavant à quel point ce personnage était détesté. Et, ce qui était remarquable, cette détestation était également partagée par les plus politisés d’entre eux et par « les Arabes de la rue », par les plus attachés à la religion et par les plus détachés vis-à-vis d’elle. Ce qui en dit long sur la cécité de l’« opinion occidentale » et sur la sensibilité particulière dont cette détestation témoignait.

La cécité, d’abord. Nous qui n’en sommes pas issus, et à l’exception d’une poignée d’experts, que savons-nous vraiment des sociétés arabo-musulmanes qui nous intriguent pourtant jusqu’à l’obsession ? Ne sommes-nous pas particulièrement conditionnés par les médias à faire de l’islam ou de l’islamisme (la frontière entre les deux étant de plus en plus ténue dans les commentaires des Cafés du Commerce) l’incarnation du mal ? De ce point de vue, c’est l’Iran d’Ahmadinejad qui nous a été vendu comme le nouveau Satan, menaçant la paix du monde [1] et écrasant son propre peuple. Moubarak, lui, était perçu comme un personnage positif. Le sort du peuple égyptien ? Rien à foutre. Il suffisait que le maître du Caire soit « pour la paix » et « contre l’islamisme ».

Il est temps que les yeux des Européens s’ouvrent s’ils veulent comprendre la joie manifestée par les peuples arabes devant le départ de Moubarak, joie partagée par tant de nos amis, de nos voisins, de nos concitoyens.

Deux mobiles dominent dans la détestation dont le raïs déchu a fait l’objet. D’abord, la honte. Que le plus grand des peuples arabes subisse pendant tant d’années la domination d’un satrape sans se révolter contre lui entretenait l’idée que, somme toute, les Arabes sont faits pour servir des maîtres, qu’ils soient étrangers ou autochtones. Ensuite, la colère. Le traité de paix avec Israël, passe encore. Mais la complicité de l’Egypte dans l’étranglement de Gaza, son silence veule lors de l’offensive « Plomb durci », comment l’admettre ? La solidarité avec le peuple palestinien écrasé est au cœur de l’identité affective et politique des Arabo-Européens. Et si, chez certains d’entre eux, elle nourrit aussi de la rancœur vis-à-vis de leur continent d’adoption qui n’en finit plus de faire payer à d’autres un génocide qu’il a enfanté, comment s’en étonner ? [2].

Comprendre cette joie devrait aussi nous aider à réviser notre grille de lecture. En Égypte, malgré la manie de certains commentateurs de vouloir tout y ramener, la question religieuse a été largement mise hors jeu dans les mobilisations populaires, où les femmes manifestaient côte à côte sans se préoccuper une seconde du couvre-chef de leurs voisines. Non, l’adhésion plus ou moins forte à une religion qui peut être aussi une source d’estime et de respect de soi n’est vraiment pas un critère permettant de séparer les bons Arabes des mauvais, les progressistes des réactionnaires, les émancipé(e)s des soumis(es). Et ceci vaut pour là-bas comme pour ici.

•••

Post-scriptum qui n’a rien à voir

La Foire du Livre de Bruxelles s’ouvre ce mercredi 16 février dans le site de Tours et Taxis. Le jeudi 17 à 15:00, je présente mon livre Deux ou trois choses de Sonia et du monde (au Cafffé). Le dimanche 20 à 18:00, j’invite Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux (Laïcité, mode d’emploi, Eyrolles, 2010) (au Forum du Soir).

Si jamais vous êtes dans le coin…

•••

[1] Seulement dans le discours pourtant, mais ça « nous » arrangeait tellement de le prendre au sérieux.

[2] Les contorsions des habituels intellectuels médiatiques pour qui l’attitude vis-à-vis d’israël est l’unique critère à prendre en considération sont d’autant plus lamentables. Vite, quelques entartages pour nous soulager…

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