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7.11.2011

L’école est à réinventer !

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A côté des spectacles « in » et « off », le festival d’Avignon organise des rencontres d’intellectuels. Cette année, le 13 juillet, Marcel Gauchet et Philippe Meirieu se sont interrogés sur la profonde crise éducative (qui dépasse largement la France), sur ses origines, ses diverses facettes et les issues possibles. Le journal Le Monde (3/9) y a largement fait écho sur deux pleines pages intitulées « Comment réinventer l’école ? ». Gauchet, historien et philosophe très modéré, n’y va pas par quatre chemins : « L’école est à réinventer, mais elle ne pourra pas le faire seule dans son coin. Ce n’est pas un domaine de spécialité comme un autre qu’il suffirait de confier aux experts pour qu’ils trouvent les solutions. C’est une affaire qui concerne au plus haut point la vie publique, qui engage l’avenir de nos sociétés et ne peut être traitée que comme une responsabilité collective qui nous concerne tous ».

Quelques arguments à l’appui de la nécessité de « réinventer ». Notre système scolaire est profondément malade. Les symptômes sont multiples. A commencer par l’ennui et le décrochage (physique et/ou mental) de tant d’élèves. Y compris des « bonnes » écoles ! Plus graves, l’échec massif, le découragement, la perte de confiance, le faible niveau de qualification des jeunes issus des familles populaires. Et que dire de l’explosion des « écoles privées » après l’école (pub tapageuses à l’appui) ?

Pour en sortir, il faut se fixer des priorités et surtout s’y tenir ! C’est le rôle du politique qui se doit d’être pédagogue. Ainsi des enquêtes comme Pisa sont à prendre avec des pincettes. Elles donnent des clés qu’il faut veiller à ne pas utiliser à la légère. Pendant des années, l’écho qui leur était réservé a trompé l’opinion. Les uns insistaient sur les résultats des élèves flamands : c’est de ce côté qu’il faut chercher. D’autres, obnubilés par les moyennes, n’hésitaient pas à titrer : « Notre école, une fabrique de cancres ».

Alors que notre système produit un peloton de tête tout aussi nombreux que celui des pays voisins et que nos voisins flamands sont loin de se vanter de leurs performances. Mais il a fallu près de dix ans pour arriver à un consensus sur le résultat principal et répété à chaque vague de ces enquêtes internationales. A savoir ? Notre système scolaire, non content de reproduire les inégalités de départ, les renforce en cours de route ! En sus, de façon spectaculaire et catastrophique, nous sommes les champions du monde de l’écart qui sépare les résultats des « meilleurs » élèves de ceux des moins bons. Et le peloton des élèves largués est énorme !

Autre piste relevée dans une étude récente menée par des chercheurs de l’ULB pour la Fondation Roi Baudouin. On y apprend que les résultats des étudiants issus de l’immigration sont en progrès, mais restent globalement insatisfaisants. L’explication est à trouver « presque entièrement dans la position socioéconomique des parents et dans la langue parlée à la maison ». Une étude qui s’ajoute à beaucoup d’autres et qu’illustre de manière criante la réalité : « Les facteurs institutionnels jouent un rôle crucial, en particulier dans un système scolaire tel que celui de la Belgique, caractérisé par le modèle de séparation et par une organisation qui prend quasiment la forme d’un marché » [1]. Par « séparation », entendez sélection précoce et orientation vers des filières ségrégatives plutôt qu’organisation d’un vrai tronc commun jusqu’à 16 ans. Pour « quasi-marché », on a pu voir avec les décrets ‘inscriptions’ à quel point une dualisation rampante avait débouché sur des situations scolaires aux antipodes les unes des autres.

La priorité des priorités est donc évidente : les enfants, les familles, les écoles, les quartiers en dérives sociale et scolaires qu’on a bien identifiés. C’est là qu’il faut mettre le paquet. Essentiellement avec des mesures qualitatives. En commençant par le début qui, en matière de scolarisation, détermine tout le parcours : l’école maternelle et tout le secteur de la petite enfance.

Exemples de mesures qualitatives : favoriser la constitution d’équipes stables où se côtoieront de jeunes recrues et des maîtres expérimentés. Des équipes qui disposeront du temps nécessaire à un vrai travail collectif ; qui jouiront de liberté par rapport aux horaires et programmes « classiques » ; qui continueront à se former ensemble… Des équipes de volontaires mieux payés !

Autre exemple : pour rejoindre les familles précarisées, il faut travailler avec des gens qui les connaissent bien et jouissent de leur confiance. Car l’école fait peur à ceux qui y ont galéré et parfois elle suscite une explosion de colère qui fait peur aux enseignants ! Pour rencontrer tout ce peuple-là, il faut des partenaires : groupes d’alphabétisation, éducateurs de rue, écoles de devoirs, animateurs de plaines de jeux, associations comme ATD-Quart Monde… Apprendre à travailler en confiance et humilité avec ces partenaires, reconnaître leur expertise et développer des projets communs. Autre partenariat possible : mener des recherches-action avec des équipes d’universitaires qui se mouillent sur le terrain et aident à évaluer les pratiques, à prendre du recul, à compléter la formation initiale…

Tout cela demande du temps. Beaucoup plus de temps que les trop fameuses « 1 500 minutes syndicales » ! Donc une autre définition du temps de travail de celles et ceux qui affrontent et relèvent les défis prioritaires.

« Une responsabilité collective qui nous concerne tous », disait Marcel Gauchet. C’est ce qu’expriment en d’autres mots les chercheurs de l’ULB dans leur conclusion : « Soyons clairs : la démocratisation de l’enseignement nécessite encore un travail d’envergure tant en Communauté flamande qu’en Communauté française et demande peut-être, et surtout, un réflexe de solidarité de la part des groupes plus privilégiés de notre société. Par ailleurs, un enseignement de qualité est un bien commun qui exige aussi sens civique et actions collectives. On ne peut réduire la question de l’accès à un enseignement performant à des luttes et des concurrences entre familles et entre élèves pour accéder à quelques « bonnes » écoles. Il est de l’intérêt de tous que toutes les écoles offrent un enseignement de haute qualité. Accroître le niveau d’éducation de tous les enfants constitue logiquement un bien commun et procure en fin de compte une valeur ajoutée dont bénéficieront toute la nation et tout le système économique. Ce sont là des portes ouvertes qui, manifestement, devront encore être enfoncées ».

[1] Cette citation et les suivantes sont extraites de « Gaspillage de talents », une étude réalisée pour la Fondation Roi Baudouin par les professeurs Andrea Rea et Dirk Jacobs du Germe-ULB, 2011

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