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22.01.2014

L’impôt, l’arbre et la forêt

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Les salves politiques des deux derniers week-end en témoignent : l’impôt, il en sera question au cours de la prochaine campagne électorale. Voici 15 jours, tels des César, les ténors politiques du MR, du SP.A et du PS ont levé ou baissé le pouce, indiquant le sens dans lequel ils veulent voir évoluer la fiscalité. Rien de surprenant : quand l’institutionnel ne prévaut pas, le clivage socio-économique balise prioritairement le champ politique dans notre pays.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la récente philippique d’Itinera, think thank aux antipodes du PTB, contre notre régime fiscal. La voici résumée : la charge fiscale pesant sur les familles belges pèse beaucoup plus en moyenne (6.200 euros de plus par an) que sur ses voisins européens, sans obtenir en retour des prestations et une couverture sociale plus large. Cette charge contre l’impôt n’est ni neuve, ni dénuée de fondements. En effet, notre modèle fiscal repose largement sur les revenus du travail, dans une société où l’inactivité touche environ une personne sur quatre. Or ce n’est plus le salaire désormais qui contribue à accroître l’écart grandissant entre les plus riches et les plus pauvres. Le patrimoine et les revenus mobiliers se chargent de doper la répartition inéquitable des richesses.

On peut donc rejoindre Itinera sur ce point : il est temps de réformer la fiscalité, l’impôt des personnes physiques (IPP) mais aussi celui des sociétés (Isoc) et la fiscalité sur le travail en général, pour l’adapter aux différentes sources de revenus mais aussi à d’autres caractéristiques de la société contemporaine : les défis environnementaux, l’automation, le risque de délocalisation que fait peser une économie financière de plus en plus détachée des contraintes et de la réalité industrielles…

Mais avant de s’attaquer à l’horlogerie fiscale, il faut mesurer le rapport de force politique actuel, en rien favorable aux défenseurs d’une plus grande justice sociale. Et ce n’est sans doute pas le propos de l’Institut. Car sa diatribe chiffrée contre l’impôt vise d’abord l’outil de redistribution des richesses, qui permet de doter les pouvoirs publics de moyens d’action. La fiscalité y est présentée comme un effort nécessitant un retour rapide ou immédiat sur investissement, dans une logique financière à court terme. Or l’impôt est à la fois un acte solidaire présent (je cotise pour consommer des services collectifs mais aussi par solidarité avec mes contemporains) et un pari sur l’avenir (je finance des outils publics qui me seront utiles ou nécessaires au fil de mon existence). Et les moyennes affichées par le think thank ne doivent leurrer personne : elles dissimulent des extrêmes fort éloignés, aux intérêts opposés. Pour une fois, c’est la forêt qui cache l’arbre, un séquoia en l’occurrence.

C’est à l’aune de cet enjeu qu’il faut lire un récent édito paru dans La Libre . Le quotidien y évoquait le risque de « stigmatisation systématique des riches ». Le week-end précédent, les syndicats avaient organisé dans Bruxelles un « safari » pour dénoncer les « espèces fiscalement protégées » car parvenant à éluder l’impôt. En un tour de plume et par le truchement d’un sophisme, cette dénonciation légitime de l’évasion fiscale était devenue la prise à partie injuste d’une catégorie sociale dans son ensemble. Décrédibilisée, donc. Silence, par contre, sur ce chiffre qu’établissait l’ULB (à la demande de la FGTB) voici près de quatre ans mais qui reste d’actualité : la fraude fiscale nationale, d’environ 20 milliards d’euros, coûterait 150 euros par mois à chaque belge. Autre moyenne qui dissimule à nouveau des réalités contrastées, entre ceux qui s’acquittent de leurs impôts ou n’en paient pas par manque de revenus, et ceux qui érigent des palissades de bois exotique pour dissimuler derrière les ressources qu’ils se réservent à l’abri du fisc. Puis, à l’abri d’une forêt de statistiques, décrient l’impôt.

Ce n’est donc pas la fiscalité, même inadaptée, qu’il faut vilipender mais ceux qui la rendent inefficiente en s’y soustrayant. Car l’impôt reste un caillou dans les souliers vernis des plus nantis. Un petit bout de pierre qui permet, collectivement, de bâtir des édifices de solidarité.

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