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26.06.2010

La Belgique du 13 juin vue d’Europe

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Avant de fermer les mois d’été pour recharger ses accus, ce blog reprend brièvement du service. Pourquoi ce long silence pendant la campagne électorale ? Lisez sur son blog-notes l’explication qu’en donne Hugues Le Paige. J’ajouterais que la polarisation sur le communautaire a poussé les partis de la « bande des quatre » [1] à raboter leurs différences pour ne pas mettre en péril le « front francophone » et pour ne donner aucun prétexte à se faire exclure du futur gouvernement au nom d’une originalité trop marquée. Le PS et le CDH se sont ainsi convertis à la circonscription fédérale, le MR n’exclut plus une taxe de type Tobin, Ecolo accepte d’entrer au gouvernement sans Groen ! si ça peut aider… Quant au développement durable, à la nécessité de bétonner la sécu fédérale et à la priorité absolue qu’il faut accorder à la création d’emplois – de préférence verts et de proximité –, cherchez encore la différence, à tout le moins dans les messages de campagne. Du coup, je n’ai pas trouvé d’angle d’attaque pour un commentaire utile.

En passant, merci à ceux qui se sont inquiétés de ma santé, en ne me voyant plus rien publier. C’est aussi en créant le manque qu’on peut vérifier que l’alimentation exigeante d’un blog n’est pas qu’une forme virtuelle de l’onanisme [2].


Après le 13 juin, les commentateurs étant payés pour commenter, on n’a pas été déçu. C’était à qui manifesterait la connaissance la plus fine des électorats qui venaient de donner une victoire tranchée à deux partis aussi opposés que la N-VA et le PS. Mais ce n’est pas toujours la micro-analyse qui rend les choses plus intelligibles. Le nez sur le guidon, difficile d’avoir encore une vision large. Un peu de recul, dans le temps mais aussi l’espace, n’est jamais inutile.

Malheureusement, la situation belge est tellement compliquée que peu de commentateurs européens ont pu y apporter quelque lumière. Sauf peut-être un, Daniel Cohn-Bendit, le champion des jugements à l’emporte-pièce. Dès le lendemain du vote, il déclara, en substance, que le vote massif exprimé en Belgique en faveur du parti séparatiste N-VA, mais aussi en faveur du Parti socialiste, reflétait un réflexe « identitaire et conservateur ». À part une réplique du député européen socialiste wallon Marc Tarabella [3], peu de réactions, tellement cette affirmation semblait incongrue. Comment pouvait-on porter un jugement identique sur un parti nationaliste de droite et sur une formation sociale-démocrate (et c’est bien ce qu’elle est même si son président n’aime pas cet adjectif) ? Et pourtant, tout bien pesé, il me semble que Cohn-Bendit a vu juste, quoique sa formule soit trop elliptique.

Il faut d’abord faire un sort à l’opprobre qui s’attache au terme « conservateur », auquel s’oppose, j’imagine, celui de progressiste. Ce binôme de signifiants renvoie encore à la vieille utopie du progrès, celui des sciences et des techniques devant inévitablement déboucher sur plus de bonheur pour l’humanité. Mais qui peut aujourd’hui affirmer qu’en matières sociale, économique ou environnementale, tout « progrès » est forcément souhaitable alors qu’on voit bien vers quelle pente ce « progrès » nous entraîne ? Dans de telles situations, être conservateur, c’est aussi vouloir préserver certains équilibres auxquels on n’ose pas toucher.

De ce point de vue, on peut taxer le PS sans pour autant l’insulter de parti conservateur… mais, curieusement, pas la N-VA. Celle-ci est sûrement conservatrice en matière de mœurs, mais pour le reste elle ne veut pas conserver grand chose, ni de la Belgique, ni de son modèle de gouvernance « consociative » qui fait la part belle aux partenaires sociaux. Ici, il faut affiner le propos de Cohn-Bendit quand il met en parallèle les récents scrutins en Belgique, en Hongrie et aux Pays-Bas, qui dans les trois cas ont vu la victoire d’une droite nationaliste. Et il précise : « C’est ce que j’appelle la culture Ligue Lombarde ou “comment se protéger face aux problèmes de la mondialisation” ». Et là, je ne le suis plus.

Je reprends à mon compte la référence à la Ligue lombarde, mais je l’interprète autrement. Et, parallèle pour parallèle, je reviendrai aussi aux binômes Croatie/Serbie et Tchéquie/Slovaquie avant que leurs États communs n’implosent. En Belgique comme dans les autres cas évoqués, les forces centrifuges se sont développées dans la partie la plus riche du pays. Ces forces sont animées d’un état d’esprit optimiste et sont prêtes à mener une bataille gagnante en jouant le jeu de la mondialisation libérale pour autant qu’on leur permette de mobiliser leurs atouts compétitifs. Et c’est plutôt dans les parties les plus pauvres des États en tension qu’on veut conserver tel quel le bouclier protecteur de l’État et qu’on cherche à se mettre à l’abri de la mondialisation. La N-VA, qui a l’oreille du patronat flamand, est foncièrement libérale comme l’étaient les directions tchèque ou croate. Tandis que le PS, au-delà d’importantes différences du point de vue de sa culture démocratique, a quelque point commun avec le parti socialiste serbe de Milosevic (avant qu’il ne sombre dans la folie guerrière) et le parti socialiste slovaque de Vladimir Meciar qui dirigea la Slovaquie après sa séparation d’avec la République tchèque. Dans chacune de ces situations, différents partis historiquement liés à la gauche cherchent à conforter leur emprise sur la population en s’érigeant en bouclier défensif des plus faibles que l’évolution du monde angoisse.

C’est par un étonnant retournement de l’histoire qu’aujourd’hui, face aux périls d’un marché pris de folie, le vote de gauche soit devenu un vote conservateur plutôt qu’un vote d’adhésion à une utopie émancipatrice. Pour le moment, celle-ci est bien difficile à « vendre », pour autant qu’on puisse encore la concevoir. La social-démocratie, force de gauche toujours dominante malgré les diverses concurrences, n’a toujours aucun projet à proposer pour l’avenir, à part un retour au keynésianisme peu compatible avec la prise en compte de la crise environnementale. Mais le 13 juin, cette carence ne l’a pas pénalisé. Le vote massif pour le PS signifie que la population a trop besoin d’un bouclier pour se lancer dans la prospective. Ce vote n’ouvre aucune porte pour sortir du marasme actuel, tout juste permet-il d’espérer ne pas s’y enfoncer encore plus. Mais sans doute, par les temps qui courent, est-ce le maximum de ce à quoi on peut raisonnablement aspirer.


Israël-Palestine

aux Rencontres écologiques d’été (25-29|8)

Forte présence de la question israélo-palestinienne aux Rencontres écologiques d’été 2010, à Borzée. J’y anime un atelier intitulé Israël-Palestine, là-bas et ici. Les jeudi 26, vendredi 27 et samedi matin 28, on abordera ce conflit sous différentes facettes : les ouvertures (et fermetures) diplomatiques, l’état des sociétés israélienne et palestinienne, le rôle de la société civile et l’« importation du conflit » au sein des populations juive et arabo-musulmane.

Avec le concours de Marianne Blume (ABP, enseignante à Gaza pendant 10 ans), Jos Beni et Antoinette Brouyaux (touristes alternatifs), Ouardia Derriche et Nadia Farkh (ABP), Pascal Fenaux (Courrier International), Éric Remacle (ULB), Michel Staszewski (professeur d’histoire, UPJB), Simone Süsskind (présidente de Actions in the Mediterranean, ex-présidente du CCLJ), Henri Wajnblum (ex-président de l’UPJB) et la participation exceptionnelle de Nurit Peled (professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem, prix Sakharov 2001 du Conseil de l’Europe, qui abordera le thème « Comment Israël éduque ses jeunes vis-à-vis des Palestiniens ») et de Leïla Shahid (déléguée générale de la Palestine auprès de la Belgique et de l’UE) qui dialogueront le vendredi soir.

Infos et inscriptions ici. Merci de relayer l’information auprès de vos connaissances.


[1] J’imagine que certains vont se récrier devant cette expression qui évoque l’antienne populiste du « tous pareils ». Mais le système politico-médiatique qui tourne en boucle avec les mêmes têtes et les mêmes discours convenus sculptés dans la langue de bois alimente inévitablement – et malheureusement – cette image.

[2] Entre-temps, le numéro 65 de Politique est sorti, avec un édito de ma plume, en ligne depuis près d’un mois sur le site de la revue. Ce site a subi une cure de jouvence, propose de nombreux textes en ligne et vaut vraiment le détour. Dans quelques semaines, les blogs feront aussi l’objet d’un lifting.

[3] Qui releva que la seule parlementaire européenne de la N-VA, Frida Brepoels, siège dans le groupe parlementaire qu’il co-préside et l’invita pour cette raison à « balayer devant sa porte ».

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