15.02.2014

La boîte de Pandore

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"Contre les élections". De l’aveu même de l’auteur, interviewé dans La Libre du 8 février dernier, le titre de l’essai est réducteur [1]. Car, non, David Van Reybrouck ne propose en rien de supprimer le suffrage universel. Il suggère par contre de moduler le système de la représentation parlementaire en conjuguant la désignation par le vote avec la sélection par tirage au sort. Fausse bonne idée !

L’implication citoyenne de l’auteur dans l’assemblée du G1000 est connue. L’homme est un ardent défenseur de la démocratie participative. Grâce lui soit rendue. Mais son analyse paraît biaisée par une erreur au début du raisonnement.

Quelle est son équation ? Les Européens dans leur ensemble ont perdu confiance dans leurs institutions démocratiques. "Les populations se sentent de moins en moins représentées, confie-t-il dans les colonnes du quotidien. D’après Transparency International, 67% des Belges interrogés considèrent les partis politiques comme les instances les plus corrompues du pays, alors qu’ils constituent les acteurs principaux de notre système démocratique". D’où l’idée, séduisante sur papier, de laisser le sort désigner une partie des élus de la nation, tout en favorisant la citoyenneté active par le biais notamment des réseaux sociaux.

On objectera d’abord que cette dernière affirmation est socialement située. En effet, l’usage des réseaux sociaux est loin d’être maîtrisé par tous. Facebook et Twitter, pour ne citer que les plus populaires, impliquent des codes qui sont d’autant mieux maîtrisé que le capital culturel des individus est élevé. A ce stade donc, la démocratie 2.0 et l’usage citoyen des réseaux sociaux apparaissent tel un sentier escarpé sur le flanc d’une montagne. Sans sherpa, l’exercice reste périlleux.

Les Belges ont perdu confiance dans leurs institutions démocratiques. Tel est son postulat. Et son biais cognitif. En réalité, la méfiance ne vise pas tant les institutions mais les partis, lesquels ont transformé le régime parlementaire en particratie où la fonction parlementaire est, un peu plus chaque jour, dévalorisée. Dans un système où les présidents des formations politiques désignent les ministres et décident donc des trajectoires d’ascension politique et sociale, les députés se tiennent le doigt sur la couture du pantalon et la liberté d’expression à l’égard de la ligne du parti se fait rare.

Le tirage au sort pourrait-il remédier à cela ? Non. D’abord, parce qu’il induit le risque d’un déséquilibre : le hasard pourrait accoucher de majorité ne reflétant en rien l’opinion du corps électoral. Avec le risque que cela accentue un peu plus la crise de la représentativité. Ensuite, rien ne dit que ces citoyens lambda ne seront pas "récupérés" ou "manipulés" par les partis traditionnels qui, par leur relative puissance économique et leur capillarité sociale, peuvent offrir des perspectives de trajectoire sociale à ceux qui sont arrivés dans un fauteuil parlementaire par hasard. Récupération directe, donc, ou indirecte, via l’expression médiatique qui reste, à ce jour, la chasse gardée des grandes familles politiques. Ces deux objections suffisent à démontrer qu’aux problèmes complexes, jamais il n’existe de solution simple.

Un autre risque existe, latent, à vouloir réformer la démocratie. Les sociétés occidentales se trouvent de plus en plus soumises à de fortes tensions. Sous la pression des milieux d’affaires, des grandes multinationales et des fortunes planétaires - nébuleuse souvent dissimulée sous le vocable de "marchés" -, les gouvernements imposent de plus des mesures d’austérité dures aux populations. Le risque d’une explosion sociale n’est pas exclu. Avec la possibilité de réactions violentes à l’occasion des élections ou en dehors de ces périodes de remise à plat des cartes politiques. Les intentions de votes en faveur du Front National, en France, sont là pour le rappeler. Et en Belgique, le ressentiment manifesté par le passé à travers le vote en faveur de l’extrême droite francophone, tout comme la progression du PTB dans le sondage paru cette semaine dans Le Soir, en témoignent : la souffrance sociale infligée par un gouvernement et la négation de celle-ci par lui génèrent toujours un choc en retour [2]. "Le véritable drame, pour la démocratie, ne réside pas tant dans l’opposition de l’élite et de la masse, que dans la lucidité de la masse et l’aveuglement de l’élite" [3].

Si la tentation des extrêmes devait gagner une large part de l’opinion, déboussolée par l’absence de perspectives présentée par les partis traditionnels, qui peut jurer que le projet d’escamoter en partie le jeu démocratique, au nom de la crise, de l’urgence ou de tout autre impératif "supérieur", ne se concrétiserait pas ? Dans son essai "Après la démocratie", Emmanuel Todd n’écarte pas l’hypothèse d’un suffrage universel "escamoté", avec un niveau inférieur du pouvoir toujours soumis au jeu du scrutin démocratique et un niveau supérieur qui en est exonéré. "D’ailleurs, un système à deux niveaux combinant autorité supérieure sans contrôle et suffrage local existe déjà : l’Europe" [4].

En ces temps agités, vouloir toucher aux mécanismes de la représentation, avec des aménagements collatéraux, c’est ouvrir une boîte de Pandore politique. Sans trop savoir ce qui sortira de cette urne scellée depuis plus de deux siècles. C’est jouer avec le feu prométhéen, sous le nez de dieux de plus en plus inquiets.

[1] "Contre les élections", David Van Reybrouck, Actes Sud, Collection Babel, 2014.

[2] Lire à ce sujet « Extrême droite : le suffrage détourné » et « Extrême droite : la voix dépouillée », Richard Lorent, Couleur Livre, Collection Voix Libres, Charleroi, 2006 et 2008.

[3] Emmanuel Todd, « Après la démocratie », Editions Gallimard, 2008, p. 259.

[4] Ibidem, p. 287.

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