5.02.2014

La divine comédie

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Imaginez un instant : un président sur le point d’opérer un virage radical dans sa politique économique, à l’opposé de ses promesses de campagne, et qui laisserait filtrer insidieusement des informations sur sa liaison avec une actrice. Un contre-feu médiatique destiné à faire disparaître la trahison électorale, le renoncement choisi du projet qui l’a fait élire.

On aura tout de suite reconnu, derrière ce scénario de politique-fiction, le cas Hollande. Bien sûr, rien dans ce qui précède n’est vrai. Ce serait prêter à l’actuel président français un machiavélisme mitterrandien dont il est sans doute dépourvu. De Mitterrand, dans ses tactiques politiques comme dans ses revirements économiques, il n’est que le piètre avatar, l’ersatz. Et les « révélations » de Closer sur la liaison présidentielle avec l’actrice Julie Gayet n’ont pas été dictées par l’Elysée.

Malgré lui, François Hollande a réussi un coup de génie médiatique. Voici quinze jours, il était un monarque conspué (on connaît le travers régalien du régime de la Ve République) d’une présidence à l’agonie, deux ans à peine après avoir été élu sur base d’un malentendu électoral et d’une lassitude (plus qu’un rejet) du sarkozysme. Aujourd’hui, dans les troquets, il passe pour un habile séducteur qui, d’une mâle assurance, a, entre deux visites à sa maîtresse, osé le virage économique dont la droite n’osait rêver. Et cela sans que les médias ne s’émeuvent plus que cela de cette infidélité manifeste aux engagements qui l’avaient fait aimé de la population.

Magie ? Non, leurre. Comme à la chasse, les journalistes ont choisi de poursuivre un leurre médiatique (l’affaire Gayet) plutôt que d’interroger plus profondément les orientations présidentielles. Elles sont pourtant lourdes d’implications : elles signifient notamment que la France renonce à infléchir la politique européenne inspirée par les intérêts de l’Allemagne. Par facilité, car à l’ère du « buzz », on obtient plus aisément de l’audience en offrant au public de scruter par le trou de la serrure qu’en l’invitant à s’asseoir face à un tableau noir pour y décortiquer les conséquences de choix idéologiques autant qu’économiques. Par accointances, également, car il fait peu de doutes qu’une large part de l’élite médiatique parisienne ait adhéré depuis longtemps à la doxa de l’idéologie dominante.

Et en Belgique ? On n’est guère mieux loti. Certes, le Palais et le 16 ne défraient pas la chronique « people ». Mais tandis que les médias gavent leurs bonnes oies des frasques de Laurent Louis ou des détails sordides et non recoupés de l’affaire Wesphael, aucune rédaction n’organise de réelle remise en cause de la politique de l’offre validée par le gouvernement fédéral lors de la ratification du traité budgétaire européen. Le journalisme contemporain semble scruter l’écume et les mouvements de houle sans sonder les humeurs de l’océan.

Tout se passe comme si nos dirigeants, ceux-là même qui n’ont pas vu venir la crise actuelle, étaient des élus prométhéens certains de ramener la lumière de la prospérité sur la terre. On voudrait croire benoîtement, comme l’éditorialisait La Libre de 24 janvier dernier, que les leaders publics et privés réunis à Davos, se soucient réellement de l’avenir de la planète (en d’autres termes que marchands) et de la réduction des inégalités. Pourquoi remettrait-il en cause un modèle économique qui permet l’accaparement des richesses, dans un espèce de « cloud » financier où l’accès est censitaire ? Mais de cela, rien dans les médias. Poursuivez votre ligne, pauvres lecteurs. Le gras, le croustillant n’est pas très loin.

Cela rappelle cette fable où un homme demandait à un prêtre comment il pouvait savoir quelle part de ses richesses terrestres devait revenir à Dieu. Le religieux lui répondait qu’il lançait vers le ciel l’ensemble de ses pièces d’or. Et le Tout-Puissant laissait retomber ce dont il ne voulait pas. Cette part atterrit dans les journaux, magazines, radios, télés et sites internet, développée en long et en large à coup de Unes tapageuses. Le solde, lui, est évincé de la réflexion citoyenne, comme conservé dans les sphères célestes du pouvoir. Divine comédie à laquelle une corporation entière feint désormais de croire. Les choix qu’il recouvre, font pourtant tinter une monnaie dans de bien terrestres poches.

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